L’opération militaire a eu lieu à 6h30 du matin le jeudi 18 juin près du village de Corinto, dans le nord du département du Cauca, dans le sud-ouest de la Colombie. Un commando spécial de 11 soldats de la troisième division de l’armée colombienne a, dans une opération éclair et chirurgicale, libéré le retraité suisse Daniel Max Guggenheim et le Brésilien José Iban Albuquerque Garcia, enlevés le 20 mars dernier par un groupe armé illégal.

Les deux voyageurs, pressés de rejoindre leur destination touristique, alors que la Colombie se préparait à l’époque à se confiner au début de la pandémie de Covid-19, se seraient apparemment trompés de route et égarés «là où ils n’auraient pas dû se trouver», explique le brigadier général Mayorga, un des responsables de l’opération de libération.

A peine les deux otages mis à l’abri, un soldat est retourné chercher les deux chiens du citoyen suisse, raconte le général, les deux animaux ayant été enlevés en même temps que leur propriétaire. En mai, l’armée avait tenté une première tentative de libération qui avait échoué, car les ravisseurs avaient déplacé leurs otages au dernier moment.

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Une région conflictuelle

Quatre autres otages ont été libérés au cours des huit derniers mois par l’armée dans le même département: deux jeunes Colombiens partis visiter un parc national, un entrepreneur de la région et le frère d’un ancien maire du village de Corinto. Le département du Cauca est redevenu aujourd’hui une des régions les plus conflictuelles de Colombie.

Le retard pris dans la mise en œuvre de l’accord de paix signé par le gouvernement et la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) en novembre 2016 a réactivé les violences et entraîné une recrudescence de la guerre à un niveau qu’on avait cru révolu dans plusieurs territoires colombiens.

Les «groupes armés organisés résiduels» (GAOR) – comme les appelle le gouvernement qui met dans le même sac d’anciennes structures paramilitaires, des cartels de la drogue, la guérilla de l’Armée de libération nationale (ELN) et des dissidents des FARC – se disputent une partie des territoires laissés par les membres de l’ancienne guérilla avant leur réincorporation à la vie civile. Dans ce département riche en minerais, où les cultures de feuilles de coca ont beaucoup augmenté, les acteurs armés se disputent notamment les couloirs d’accès au Pacifique.

2500 hommes en 23 groupes

Les deux otages étrangers étaient aux mains de la colonne mobile Dagoberto Ramos, composée entre autres d’anciens guérilleros des FARC, qui avaient soit refusé de signer l’accord de paix de 2016, soit rejoint les dissidences depuis. Le parti issu de l’ancienne guérilla, aujourd’hui légalisé, ne cesse de dénoncer la non-application des accords de paix et la violence à laquelle ses membres sont confrontés en ayant parié sur la paix et la réinsertion: 201 ex-guérilleros réincorporés à la vie civile et 46 membres de leur famille ont été assassinés depuis novembre 2016.

Les troupes de dissidents grandissent peu à peu: elles compteraient aujourd’hui près de 2500 hommes divisés en 23 groupes, explique l’analyste politique Ariel Avila de la fondation Paz y Reconciliacion. Près de 1800 sont d’anciens guérilleros et le reste de nouvelles recrues. Ces forces sont très disparates: certaines comptent à peine quelques dizaines d’hommes (comme la colonne Dagoberto Ramos), d’autres paraissent plus organisées militairement et politiquement.

Optimisme en baisse

Une chose est sûre: l’optimisme qui prévalait en 2016, lors de la signature historique de l’accord de paix entre le gouvernement et les FARC après plus de cinquante ans de guerre, diminue de jour en jour. Depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement d’Ivan Duque, en 2018, la situation de violence se détériore dans plusieurs régions du pays, notamment aux frontières.

Signe de cette violence, 442 «leaders sociaux» – défenseurs des droits de l’homme, militants communautaires, défenseurs de l’environnement, responsables politiques locaux – ont été assassinés entre décembre 2016 et mars 2020, a dénoncé dimanche le quotidien El Espectador, qui a mis en une la longue et triste liste des personnes assassinées. Pendant la pandémie, les assassinats ont même augmenté. Plusieurs investigations montrent aussi l’emprise de plus en plus importante des cartels mexicains de la drogue dans certaines régions.

Espoir de négociation avec l'ELN

Mais s’il y a une vingtaine d’années les enlèvements étaient le pain quotidien des Colombiens avec près de 3000 otages par an, ce modus operandi des groupes armés a énormément diminué ces dernières années, relativise Ariel Avila. En 2019, selon les chiffres du gouvernement il y a eu ainsi moins de 100 enlèvements, la plupart pour un motif économique, avec l’exigence d’une rançon, loin des démonstrations de force politique de l’ancienne guérilla des FARC.

La libération en moins d’une semaine de sept otages retenus par l’ELN, en plusieurs opérations humanitaires auxquelles participait le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) dans le nord du pays, relance cependant un certain espoir. Les négociations de paix avec ce groupe armé avaient été rompues il y a plus d’un an et le gouvernement d’Ivan Duque n’a cessé de répéter qu’elles ne pourraient reprendre que si ce groupe armé cessait les enlèvements.