Le Prix Ennals, considéré comme le «Nobel des droits de l’homme», a été attribué mardi à Genève à l’intellectuel chinois d’origine ouïgoure Ilham Tohti condamné dans son pays à la prison à perpétuité pour «séparatisme». «Son affaire n’a rien à voir avec les droits de l’homme», a aussitôt réagi à Pékin un porte-parole du Ministère des affaires étrangères.

Ilham Tohti? Cet économiste de 47 ans s’est forgé une réputation au sein de l’Université des nationalités de Pékin en dénonçant les politiques discriminatoires dans sa province natale du Xinjiang, un immense territoire situé dans le nord-ouest du pays peuplé en majorité de musulmans. Une attitude critique qui, peu à peu, est devenue intolérable pour le Parti communiste. D’abord privé d’enseignement, puis de publication, il créera un site internet d’information sur le Xinjiang en 2006.

«Accusations ridicules»

A partir de 2009, suite à des émeutes anti-gouvernementales à Urumqi, sa voix sera totalement étouffée. Placé en résidence surveillée, il sera ensuite emprisonné pour finalement être condamné à la prison à perpétuité en 2014. Une sentence particulièrement sévère pour un homme qui n’a jamais prôné l’indépendance de sa province, encore moins la violence.

«Les accusations de séparatisme du gouvernement sont un mensonge. C’est ridicule, réagit sa fille Jewhar Ilham, qui est venue chercher le prix au nom de son père. Mon père ma toujours enseigné la tolérance. Face aux brimades dont peuvent être victimes les Ouïgours à Pékin, il m’expliquait qu’il fallait s’élever par l’éducation.»

Dix ONG internationales

Ce jugement expéditif, au terme d’un procès de deux jours, va provoquer un vent de protestations, y compris en Chine où l’intellectuel Wang Lixiong déclara: «En le condamnant aussi lourdement, le pouvoir en fait un Mandela chinois.» Hier, le président de la Fondation Ennals, Dick Oosting, ajoutait: «La vraie honte de cette situation est que, en éliminant la voix modérée d’Ilham Tohti, le gouvernement chinois jette en fait les bases de l’extrémisme alors même qu’il dit vouloir l’empêcher.»

La Fondation Ennals, du nom d’un ancien activiste britannique devenu secrétaire général d’Amnesty International, décerne son prix depuis 1993. Son jury est composé d’une dizaine d’ONG internationales de défense des droits de l’homme. Soutenue par la ville de Genève, la récompense est remise par le haut-commissaire aux droits de l’homme, le prince jordanien Zeid Ra’ad Zeid al-Hussein. Les deux autres nominés de ce prix 2016 étaient la journaliste syrienne Razan Zeitouneh et des blogueurs éthiopiens.

Risques pour Genève?

«Ce prix prestigieux devrait permettre à mon père de ne pas tomber dans l’oubli, se félicite sa fille qui étudie aux Etats-Unis et craint de retourner en Chine. Le jour où plus personne ne parlera de lui, le gouvernement pourra faire de lui ce qu’il veut.» En prison depuis deux ans, Ilham Tohti a perdu 16 à 17 kilos et ne peut recevoir la visite de parents que tous les trois mois. Ses proches n’osent pas s’exprimer de crainte d’être à leur tour arrêtés. C’est ce qui s’est produit l’an dernier pour une cousine de Jewher Ilham après son interpellation par la police d’Urumqi qui a découvert des photographies de son oncle sur son téléphone portable.

Cette récompense a été accueillie par un concert de félicitations parmi les défenseurs des droits de l’homme en Chine. Le gouvernement chinois a fait savoir que la condamnation d’Ilham Tohti se fondait sur «des actes répréhensibles manifestes» comme le fait d’«encenser les suspects d’attentats terroristes».

L’attribution du Prix Nobel de la paix à l’intellectuel chinois Liu Xiaobo, en 2010, avait valu à la Norvège des mesures de rétorsions politiques et économiques de la part de Pékin. Si la Suisse n’est pas associée au Prix Ennals, Genève pourrait à son tour s’attirer les foudres des autorités chinoises. Ilham Tohti est aussi l’un des quatre nominés pour le Prix Sakharov de l’Union européenne qui sera décerné à la fin du mois.