Sur le bord de la route, une femme en pleurs, proche de la crise de nerfs: «C'est impossible de vivre comme ça. A chaque minute, ça peut arriver. Mon fils aurait dû être là, il devait partir en service. Je ne sais pas pourquoi il était en retard. Mais les autres enfants, il y avait des enfants. Comment peut-on vivre comme ça?» Hier, pour les Israéliens, c'était l'horreur de trop. Au volant d'un autobus, à Azur non loin de Tel-Aviv, un Palestinien a fauché une trentaine de soldats et de civils israéliens à un arrêt de bus. Les témoins ont décrit, sur les radios et les télévisions, des scènes insoutenables de corps broyés, déchirés, traînés sur des dizaines de mètres. Au moins huit personnes sont mortes, une majorité de jeunes soldats de moins de 22 ans, une vingtaine d'autres ont été blessées, dont plusieurs gravement.

Alaa Khalil Abou Olba, le conducteur de l'autobus, ne semblait appartenir à aucun mouvement islamiste ni, d'ailleurs, à aucun mouvement du tout. Homme sans histoire résidant à Gaza, il transportait tous les jours depuis des années les travailleurs qui, lorsque la tension baisse, sont autorisés à se rendre en Israël (lire ci-dessous). Mais hier, après avoir déposé ses amis, il n'a pas rejoint le dépôt où, toute la journée, il est censé les attendre. Il a foncé sur la foule, tentant ensuite de s'enfuir, pourchassé par des voitures de police. Grièvement blessé, il a fini sa course dans un camion, 15 km plus loin.

Unanimes, les Israéliens ont condamné avec la dernière énergie cet attentat dont ils rejettent l'entière responsabilité sur Yasser Arafat. «Nous sommes une petite nation, mais une nation forte et courageuse, disait le premier ministre sortant, Ehud Barak. Rien ne va miner notre capacité à résister.» Puis il ajoutait: «Je m'adresse à nos ennemis, à tous les chefs des organisations terroristes, à ceux qui envoient des terroristes pour commettre des attaques: l'Etat d'Israël et le peuple d'Israël sont forts.»

Selon l'Etat hébreu, il y aurait eu ces dernières heures un accroissement spectaculaire des incidents armés, aux quatre coins des territoires palestiniens: plus de 80 en deux jours. Pour les responsables politiques, il ne fait pas de doute que le geste d'Alaa Khalil Abou Olba est à inscrire dans cette vague de violence. Aux yeux du premier ministre élu Ariel Sharon, cet attentat prouve que «les Palestiniens ne font pas de différence entre Netzarim (une colonie juive à Gaza, assiégée depuis quatre mois), la Cisjordanie, Judée et Samarie, la frontière libanaise ou le cœur du pays». Ariel Sharon a acquis une partie de sa popularité en défendant l'idée – partagée par beaucoup d'Israéliens – que l'objectif ultime des Palestiniens n'est pas de parvenir à la paix mais de rayer l'Etat hébreu de la carte. Hier, le chef du Likoud rappelait que le retour de la sécurité pour les Israéliens restait son principal objectif.

D'autres hommes politiques sont allés plus loin encore dans l'indignation. A l'instar de Benjamin Ben-Eliezer, proche d'Ehud Barak et candidat à prendre la tête du Parti travailliste. Pour lui, le choix est désormais «entre la négociation et la guerre». «Je prône un bouclage hermétique des territoires, martelait-il. Que pas un [Palestinien] ne puisse entrer ou sortir.»

Selon des estimations données, hier, par le Ministère des affaires étrangères, le bouclage des territoires depuis octobre, qui n'a été que très légèrement levé ces dernières semaines, a coûté aux Palestiniens 1,2 milliard de dollars. Israël en rejette pourtant la responsabilité sur l'Autorité palestinienne qui serait en train de commettre «un suicide économique». Hier, Ehud Barak annonçait à nouveau le bouclage total des territoires «jusqu'à nouvel ordre». Le premier ministre, qui semble en bonne voie pour devenir ministre de la Défense dans le futur gouvernement d'union nationale, n'écartait pas d'autres actions de représailles.

De source gouvernementale, on faisait remarquer qu'Israël n'avait pas réagi aux derniers «actes terroristes» dont la responsabilité avait été attribuée aux hommes de Yasser Arafat. Hier cependant, l'entourage d'Ehud Barak proférait des menaces à peine voilées contre l'Autorité palestinienne, voire plus directement encore contre son chef. «Est-ce que cela améliorera le quotidien des Palestiniens? Pas du tout. Est-ce que cela amènera le calme? Sans doute pas, s'interrogeait à haute voix un proche conseiller du premier ministre. Mais, si nous sommes acculés et devons agir, nous le ferons.»

Immédiatement après l'attentat, une foule de plusieurs centaines d'Israéliens s'est réunie spontanément, pour la plupart des travailleurs séfarades de condition modeste, venus du Maroc il y a plusieurs décennies. Ils réclamaient justice aux cris de «Mort aux Arabes» et de «Laissez agir l'armée».