VISITE

Un pape œcuménique à Genève

François a permis de renforcer les liens de l’Eglise de Rome avec de nombreuses Eglises chrétiennes, notamment avec les orthodoxes de Russie, les anglicans ou les luthériens. Le souverain pontife arrive jeudi à Genève pour répéter sa conception de l’œcuménisme

«Quand les terroristes ou les puissances mondiales persécutent les minorités chrétiennes ou les chrétiens, ils ne demandent pas: «Mais es-tu luthérien? Es-tu orthodoxe? Es-tu catholique? Es-tu réformé? Es-tu pentecôtiste? Non», affirme François, mais ils lancent: «Toi, tu es chrétien. L’ennemi ne se trompe pas, il sait bien reconnaître où est Jésus.» Le souverain pontife rencontre les secrétaires des Communions mondiales chrétiennes.

Dans la salle Paul VI au Vatican, en octobre 2016, il improvise un discours. Il réaffirme un concept pour lui cher: l’œcuménisme du sang. Le pape n’exprimera plus aussi clairement et aussi simplement sa conception de l’œcuménisme, autrement dit le travail de rapprochement des différentes confessions chrétiennes, que ce jour-là.

«Vous ne pensez pas que les persécuteurs des chrétiens ont une meilleure vision de l’œcuménisme que nous? demande François, selon le quotidien italien La Stampa, au cardinal suisse Kurt Koch, président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, sorte de Ministère du Saint-Siège. Car eux, les dictateurs, savent que nous ne sommes qu’une seule chose.»

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Moins d’un mois plus tard, le pape s’envole pour la Suède pour célébrer les 500 ans de la Réforme luthérienne. A Lund, dans le sud du pays, il signe une déclaration conjointe. Son concept d’œcuménisme est répété. «Nous nous sommes rapprochés les uns des autres à travers le service commun à nos prochains, souvent dans des circonstances de souffrance et de persécution», est-il écrit.

Les «Nations unies chrétiennes»

Le souverain pontife argentin arrive jeudi en Suisse pour réaffirmer son message d’œcuménisme devant les représentants de 348 Eglises et plus de 500 millions de chrétiens. Il s’envole pour Genève pour célébrer le 70e anniversaire du Conseil œcuménique des Eglises (COE), perçu parfois comme les «Nations unies chrétiennes».

Au Vatican, ce voyage est décrit comme un «pèlerinage». François rend visite à cette institution après Paul VI en 1969 et Jean Paul II en 1984. Mais ce déplacement-ci est historique car, pour la première fois, un pape se rend expressément auprès du COE, quand par le passé il ne constituait qu’une étape d’un itinéraire plus long.

«Marcher, prier et travailler ensemble» est la devise de cette visite. Elle correspond parfaitement à la notion de cheminement prôné par François. «Tant de fois nous pensons que le travail œcuménique est seulement celui des théologiens, affirmait François lors d’une rencontre avec des leaders chrétiens. Il est important que les théologiens étudient, se mettent d’accord et expriment leur désaccord. Mais dans le même temps, l’œcuménisme se fait en marchant. Il se fait avec la prière et avec l’aide apportée aux autres.»

«Marcher, prier et travailler ensemble»

Le message est répété depuis le début du pontificat. «Je me souviens de la première audience que j’avais eue avec lui lors de son entrée en fonction. Je lui avais demandé: «Qu’est-ce que vous attendez de moi?», se rappelle le cardinal Kurt Koch lors d’une interview accordée en mars dernier à L’illustré. Et il avait eu une seule parole: «Fraternité.» Et il use souvent de ces trois paroles, «marcher, prier et travailler ensemble». C’est pour lui très, très important.»

Mais la fraternité n’est pas encore totalement acquise. «L’Eglise catholique ne peut pas être considérée comme sœur d’une autre», nuance le père Andrzej Choromanski, spécialiste des rapports avec le COE au sein du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens. Il rappelle les obstacles obstruant encore le chemin vers l’unité des chrétiens. «L’Eglise catholique croit qu’il n’y a qu’une seule responsabilité pour l’unité d’une Eglise» globale, poursuit le prêtre, «celle de l’évêque de Rome», créant ainsi une hiérarchie non partagée.

Rome ne fait pas partie du Conseil œcuménique des Eglises pour cette raison théologique notamment. Et le Père Choromanski laisse entendre que le pape ne compte pas en demander l’adhésion aussi pour des raisons pratiques. L’universalité et le poids de l’Eglise catholique, avec plus d’un milliard de fidèles, créeraient des problèmes d’organisation et de représentativité pour l’organisation. Le Vatican bénéficie néanmoins d’un statut d’observateur au sein de cette «ONU œcuménique», avec qui il collabore étroitement depuis plus d’un demi-siècle.

La voie du rapprochement

L’œcuménisme de François naît déjà à Buenos Aires. Ami d’évêques évangéliques et anglicans, le cardinal Jorge Mario Bergoglio accueille lors de la messe de son intronisation, une semaine après son élection au siège apostolique le 13 mars 2013, le patriarche orthodoxe de Constantinople. Il s’agit d’un fait sans précédent. Tout au long de son pontificat, le pape argentin se rapproche et multiplie les rencontres également avec l’archevêque de Cantorbéry et primat de l’Eglise d’Angleterre Justin Welby.

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François écrit une autre étape historique de l’œcuménisme. Sa rencontre avec le patriarche de l’Eglise orthodoxe russe Cyrille, à Cuba en février 2016, est la première entre deux chefs de ces Eglises depuis le schisme entre chrétiens d’Orient et d’Occident il y a près de mille ans. Elle ouvre un canal privilégié entre Rome et Moscou. Avec la Russie, l’œcuménisme devient diplomatique et politique.

Au début du mois, le souverain pontife reçoit au Vatican une délégation du Patriarcat de Moscou. Dans son discours, comme reporté par Vatican News, média officiel du Saint-Siège, le pape «exprime le renoncement de l’Eglise catholique à l’uniatisme, c’est-à-dire à toute stratégie d’incorporation de communautés orthodoxes sous l’autorité de Rome, comme cela s’était pratiqué dans le passé». Au détriment de l’Eglise gréco-catholique d’Ukraine et de ses demandes d’être érigée en patriarcat.

«Ce sont nos frères»

Avec Moscou, Rome s’entend par ailleurs sur le point lui tenant le plus à cœur. En faveur des chrétiens d’Orient. Dans leur déclaration commune signée à La Havane, rappelant l’œcuménisme du sang si cher au pape, François et Cyrille appellent «la communauté internationale à des actions urgentes pour empêcher que se poursuive l’éviction des chrétiens du Proche-Orient» et «élèvent leur voix en défense des chrétiens persécutés». Comme pour ces Egyptiens coptes orthodoxes égorgés sur une plage libyenne par l’Etat islamique début 2015. «Ce sont nos frères», lâchait François devant ces mêmes secrétaires des Communions mondiales chrétiennes, un an plus tard.

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