illumination

Un patron augmente ses employés après avoir été converti par Piketty

Coup de pouce bienveillant ou coup de pub efficace: l’assurance américaine Aetna va augmenter ses salariés les plus mal payés de 33%. Et ce n’est même pas forcément une mauvaise affaire…

«Notre personnel est notre meilleur atout! Je suis si content d’annoncer que nous investissons dans l’avenir de notre business.»

C’est ainsi que Mark Bertolini, le PDG de Aetna, une grosse compagnie américaine d’assurances santé, a vanté sur Twitter sa décision d’augmenter les salaires dans son entreprise, après avoir lu Thomas Piketty, et demandé à ses cadres de le lire… C’est le Wall Street Journal qui raconte l’histoire. Faut-il le rappeler? L’ouvrage a priori austère de l’économiste français, devenu un best-seller mondial inattendu l’année dernière, notamment aux Etats-Unis, pointe la tendance spontanée à une toujours plus grande concentration de la richesse entre quelques mains, et le poids que l’accroissement des inégalités fait peser sur l’économie globale.

Le minimum légal actuel est de 7,25 dollars par heure, et ce chiffre est plus haut dans la plupart des Etats (9 dollars en Californie, 10,50 à Washington DC…). Les plus bas salaires d’Aetna vont donc prendre l’ascenseur: ils vont passer à… 16 dollars de l’heure selon le communiqué officiel de l’entreprise, ce qui représentera une hausse de salaire moyenne de 11% pour 5700 personnes, et une augmentation de 33% pour les travailleurs tout en bas de l’échelle des salaires. Encore mieux que la hausse du franc pour les frontaliers… Aetna Inc. va aussi diminuer leurs frais d’assurance maladie à partir de 2016, autre annonce très forte, les coûts de santé étant une dépense très importante aux Etats-Unis.

Pas d’angélisme; certes, Mark Bertolini cite Piketty, évoque l’importance d’un nouveau pacte social, et l’importance pour les entreprises d’innover aussi en matière de relations humaines – lui qui se présente comme un «père dévoué» sur son compte Twitter… Mais outre que ce geste de générosité soudain lui vaut une publicité mondiale complètement gratuite et rehausse son image aux Etats-Unis, ce patron malin qui lit la littérature universitaire est aussi au courant des travaux de Lawrence Katz, cet économiste d’Oxford qui a démontré le lien entre satisfaction salariale, turnover et qualité au travail. Ainsi sur son site internet, Aetna renvoie d’elle-même à une série de travaux dont la conclusion pourrait être résumée ainsi: «A salaire minimum, loyauté minimale.» Rien ne vaut un salarié bien payé car il est heureux, il travaille mieux, il est plus motivé, plus productif, et a moins tendance à changer d’emploi, peut-on lire; l’entreprise dispose donc de salariés plus compétents et efficaces, et économise en termes de recrutement et de formation… D’ailleurs, les réactions n’ont pas manqué: les employés d’Aetna sont très contents!

C’est d’autant plus vital pour Aetna que le Affordable Care Act de Barack Obama renforce la pression sur les assurances maladie privées, qui doivent donc se montrer plus compétitives. Mark Bertolini en avait d’ailleurs parlé à Davos lorsqu’il était venu au WEF, il y a trois ans. «Nos salariés nous représentent face à nos clients», dit-il encore. Il faut donc les choyer.

Plusieurs sociétés comme Starbuck ou Gap ont récemment aussi augmenté les salaires dans leurs entreprises, pour répondre au dynamisme du marché du travail actuel. Le chômage est tombé à 5,6% en décembre, et 2014 a été la meilleure année depuis longtemps en matière de création d’emplois outre-Atlantique. Surtout, les démissions ont atteint un pic sur six ans en octobre, ce qui suggère que les travailleurs n’hésitent plus à partir quand ils sont insatisfaits.

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