Mesdames, Messieurs,

Nous vous écrivons de Kigali où la vie a repris et où nous étudions et travaillons. Nous avons entre 20 et 27 ans. Nous sommes ingénieurs, employée de banque, chômeurs, femme au foyer… Nous sommes des jeunes Rwandais et pourtant, nous vivons toujours à l'heure du génocide. Dix ans après, nous continuons à en souffrir dans notre chair, dans nos têtes, au quotidien. Beaucoup de nos parents, de nos amis, ont des troubles du comportement liés aux atrocités qu'ils ont vécues. Certains sont prostrés, ne parlent plus, ne peuvent plus faire confiance à quiconque. Ce qui s'est passé nous hante. Les nôtres chers que nous avons perdus ne reviendront jamais. Nous ne pouvons pas l'oublier. Au Rwanda, on n'échappe pas au génocide. On est condamné à le subir.

Nous, jeunes Rwandais, ne sommes pas dupes. Nous avons vu que l'ONU, tout comme les pays puissants, n'a rien fait pour arrêter les massacres ou bien nous venir en aide. Plus d'un million des nôtres étaient en train d'être assassinés et personne n'a rien fait. C'est à se demander si les pauvres ont du sang rouge comme les plus riches, car on se soucie peu des pauvres. Permettez-nous de poser des questions et d'accuser: nous demandons que la France cesse de nous chauffer la tête avec ses refus d'admettre la vérité. On sait tous, nous, que des militaires français ont aidé les ex-FAR et les Interahamwe dans la tuerie qu'on a fait aux Abatutsis. La cause du génocide n'a pas été la mort d'Habyarimana. Les massacres étaient planifiés, organisés, prémédités. Il y a un proverbe rwandais qui dit: «Ikirura kikurira umwana kikakurusha uburakari.» Littéralement: «Quand le loup mange ton enfant, il devient encore plus dangereux.» La France a été un loup pour le Rwanda. Dès lors, comment accepter que, contrairement à d'autres, elle n'ait jamais demandé pardon?

Nous, jeunes Rwandais, voulons vivre. Rechercher l'assassin d'Habyarimana n'est pas la chose la plus importante à faire. Ce n'est pas vraiment le moment. Ce qu'il faut corriger, c'est la façon dont nous sommes gouvernés. C'est la façon dont nous sommes obligés de vivre. Le génocide a aussi abouti à cela: à ce que personne ne puisse dire aujourd'hui ce qu'il pense, ce qu'il voit, ce qui ne marche pas. Si on s'oppose à nos autorités et à nos grands chefs, on va en prison. Donc ici, au Rwanda, dix ans après l'horreur, on ne critique rien. Les gens évitent de parler sur la politique ouvertement. Ils disent qu'ils ne s'y intéressent pas. Mais c'est faux. On nous demande de nous réconcilier, de mettre toutes nos forces ensemble pour pouvoir reconstruire notre pays dans la démocratie, au lieu de nous séparer sans raison. Mais ceux qui nous gouvernent n'ont pas envie de nous entendre.

Nous, jeunes Rwandais, avons juste le droit de souffrir. Ce mercredi, alors que le monde entier se souviendra du génocide, l'une d'entre nous ira enterrer à Gikoro la dépouille de sa grand-mère que sa famille vient juste d'identifier. Ce sont ses assassins qui ont désigné l'endroit, dix ans après leurs crimes. Ils l'avaient jetée dans une fosse septique. Le Rwanda est un pays ou l'on pleure plus que l'on ne parle. La peur n'est jamais loin de la douleur.