Rinpo Yak ne compte pas les kilomètres qu’il a parcourus sur son vélo, ni le nombre de villes qu’il a traversées en deux mois et quatre jours de voyage. Mais il sait très exactement combien de maires, de sénateurs et de députés il a rencontré en chemin. En mars, le Tibétain a tout plaqué aux Etats-Unis pour parcourir le monde à bicyclette. Son objectif: sensibiliser l’opinion sur la répression chinoise au Tibet.

«Energie pour continuer»

Parti de Bruxelles, il a traversé la Belgique, l’Espagne et la France avant d’arriver en Suisse la semaine dernière. Au fil des routes, 40 élus ont apposé leur nom dans son carnet pour lui exprimer leur soutien. Le dernier en date était le maire de Genève, Rémy Pagani, qui l’a reçu lundi dans son bureau. Rinpo Yak compte envoyer sa liste de paraphes au Parlement européen, aux Nations unies et au dalaï-lama.

«Chaque signature me donne de l’énergie pour continuer», dit l’homme de 41 ans au corps sec, moulé dans un maillot jaune. Il a cousu sur sa poitrine le drapeau tibétain et celui des Etats-Unis, sa deuxième patrie. Sans oublier les étoiles jaunes sur fond bleu du drapeau européen sur chaque épaule. «99% des mairies m’ont ouvert leurs portes. Seuls deux ou trois élus ont refusé de me rencontrer, par crainte d’affecter leurs relations avec la Chine. En France, de nombreuses villes ont dressé le drapeau tibétain en signe de soutien et possèdent même une traduction tibétaine de leur nom. Je pense que cette sensibilité date de la Deuxième Guerre mondiale: les Français savent ce que signifie être occupé. Et même si beaucoup d’entre eux ne parlaient pas anglais, ils me proposaient de m’accueillir chez eux pour la nuit.»

Après la Suisse, il compte se rendre jusqu’en Grande-Bretagne, en passant par Vienne, Prague, Copenhague et Amsterdam. Puis il partira en avion pour l’Inde où il tentera de rencontrer le dalaï-lama, chef spirituel des Tibétains en exil avant de poursuivre son voyage, toujours plus près de la Chine, au Japon et à Taïwan.

Ce Tibétain de 41 ans est né à Ngaba, préfecture autonome tibétaine du Sichuan, en Chine. Il vivait du commerce de vêtements entre le Népal et la Chine. Sa maison se trouvait à un kilomètre et demi du monastère de Kirti, l’un des plus importants lieux de culte du bouddhisme tibétain. A cet endroit, pour la première fois en février 2009, un moine tibétain se transformait en torche humaine dans un geste de protestation inédit. Deux ans plus tard, en mars 2011, un autre moine se donnait la mort de la même façon, marquant le début d’une série de manifestations aussi silencieuses que violentes dans les régions tibétaines de Chine. A ce jour, 117 Tibétains se sont immolés par le feu.

Rinpo Yak a écrit le nom de chaque immolé sur les premières pages de son carnet. «Ils ont demandé la liberté pour le Tibet et le retour du dalaï-lama. Je possède un passeport américain qui me permet de traverser les frontières. J’ai la responsabilité de diffuser leur message dans le monde.» Quand il a quitté son village il y a seize ans, jamais encore un Tibétain n’était allé jusqu’à se suicider pour protester. Beaucoup, comme lui, résistaient en faisant passer clandestinement des images ou des recueils de texte du dalaï-lama en provenance du Népal, des objets interdits en Chine et au Tibet.

Un jour, en 1997, son oncle, policier, l’avertit: ils ont reçu l’ordre de l’arrêter. Rinpo Yak passe au Népal et s’exile aux Etats-Unis. Il vivait dans le Minnesota, avant de tout quitter pour entamer son périple en mars.

A Minneapolis, il a laissé deux enfants, vendu sa maison et ses deux restaurants. «Je suis libre», dit-il en gardant un œil sur l’engin qu’il a laissé, non cadenassé, à quelques pas de là. Rinpo Yak garde contact par téléphone avec ses proches restés à Ngaba. Par crainte d’être écoutés, ils restent évasifs dans leurs conversations. «Ils me disent que tout va bien, mais je sais que c’est faux. Des amis me racontent que les Tibétains sont harcelés par la police. Les familles de ceux qui se sont immolés sont isolées, personne n’a le droit de les approcher. Et les monastères sont constamment surveillés. Au Tibet, si tu ne penses qu’à ton business, tu es tranquille. Les problèmes surviennent quand tu commences à vouloir des droits et la liberté