Un petit Guantanamo à Chicago

Etats-Unis Des pratiques choquantes de la police dénoncées par une enquête du «Guardian»

Le maire de Chicago, Rahm Emanuel, était en lice mardi pour un second mandat. Un scandale révélé par le site internet du Guardian le même jour pourrait toutefois éclabousser celui qui fut l’ex-chef de cabinet de Barack Obama. Souffrant déjà d’une réputation sulfureuse, la police de la Windy City a mené des interrogatoires musclés dans un entrepôt de l’ouest de la ville qui rappellent les pratiques menées par la CIA dans ses prisons secrètes dans la lutte contre le terrorisme.

Avocat inaccessible

Les abus de la police dénoncés dans l’enquête menée par le média britannique vont d’arrestations sans l’ouverture du moindre dossier, afin d’éviter toute trace du maintien de détenus menottés pendant des périodes prolongées, jusqu’à l’impossibilité de garder le silence ou d’appeler son avocat. L’endroit où ces abus auraient été perpétrés s’appelle Homan Square. Il apparaît comme un trou noir dans la manière dont Chicago appréhende la criminalité. C’est là que des individus ont été détenus jusqu’à 24 heures sans avoir la possibilité de recourir à un avocat et surtout d’informer leurs proches du lieu où ils étaient interrogés.

Brian Jacob Church, un jeune qui fut arrêté avec onze autres en marge du sommet de l’OTAN de Chicago en 2012, accusé de fomenter des actes terroristes, témoigne de son expérience traumatisante à Homan Square. Il fut détenu dans une cage métallique et ce n’est qu’après une recherche de douze heures et après avoir pris contact avec la mairie de Rahm Emanuel qu’une équipe d’avocats a pu enfin localiser l’endroit où Brian Jacob Church se trouvait. Il fut menotté pendant 17 heures à un banc.

Ce jeune de Floride restera finalement deux ans et demi en prison avant de bénéficier d’une libération conditionnelle. En 2014, les autorités abandonneront les charges de terrorisme contre lui et ses camarades. Un jeune de 15 ans fut également interrogé à l’insu de sa mère et gardé en captivité près de douze heures. Un policier compatissant indiqua finalement qu’il était à Homan Square, un lieu où opèrent également des unités de lutte contre les gangs et le trafic de drogues. En février 2013, un quadragénaire, John Hubbard, fut emmené à Homan Square. Il n’en sortit pas vivant.

Le bourreau Zuley

Les pratiques de la police de Chicago sont en contradiction flagrante avec les règlements internes qui imposent aux policiers d’ouvrir d’emblée un dossier et de permettre immédiatement l’accès à un avocat. Plusieurs experts judiciaires estiment que la dissimulation des lieux de détention de citoyens américains et leur impossibilité d’accéder à un avocat rappellent les pratiques mises en place au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Que ce soit dans les prisons secrètes de la CIA ou à Guantanamo. Révélateur d’une militarisation des méthodes policières, voire des mentalités, le comté Cook, qui englobe Chicago, a reçu près de 1700 pièces d’équipement du Pentagone dans le cadre d’un programme de recyclage du matériel de l’armée.

Rien n’illustre toutefois mieux la confusion entre les méthodes de type Guantanamo et ce qui s’est pratiqué dans le centre de détention discret de Homan Square que Richard Zuley. Détective travaillant pour le compte de la police de 1977 à 2007, l’homme a recouru, selon le Guardian, à de la torture pour extorquer des aveux de criminels issus de milieux pauvres ou minoritaires. Il les a soumis à des menaces de s’en prendre à leur famille s’ils gardaient le silence. C’est ainsi qu’il a fait maintenir en prison pendant 23 ans Lathierial Boyd, qui finit par gagner une plainte civile après que la justice eut constaté que le détective avait fourni de fausses preuves et retenu des détails cruciaux.

Or, si Richard Zuley s’est rendu coupable de méthodes «choquantes» à Chicago, il fut aussi un bourreau sur la base navale américaine à Cuba. Certains estiment qu’à Guantanamo, c’est lui qui a appliqué les traitements les plus violents. En 2003, il a pris en charge l’interrogatoire du détenu Mohamedou Ould Slahi, le soumettant à des menaces de mort, à des changements extrêmes de température, à des privations de sommeil. Son mandat fut même approuvé par le patron du Pentagone de l’époque, Donald Rumsfeld. Chicago-Guantanamo: même dérive.