«L'Union européenne a l'intention de soutenir financièrement la construction d'un pont sur le Danube qui reliera la Roumanie et la Bulgarie», a annoncé publiquement le président roumain Emil Constantinescu. Un pont destiné non seulement à désenclaver le Sud-Est de l'Europe, mais aussi à isoler la Serbie dans les couloirs de transport européens. «La grande gagnante du nouveau pont sur le Danube est la vallée du Jiu», commentent les journaux roumains. En effet, la construction du futur pont – le deuxième après celui qui relie la Roumanie et la Serbie – s'accompagnera de projets d'infrastructure qui concernent en priorité la vallée du Jiu, terroir des mineurs qui, il y a un an, voulaient mettre Bucarest à feu et à sang. Plus de 2000 emplois devraient être créés dans cette région étouffée par le chômage.

Il y a trois ans, plus de 70 000 «gueules noires» avaient quitté leurs puits en échange de l'équivalent d'une vingtaine de salaires mensuels. «C'est la première bonne nouvelle que j'entends depuis que je suis au chômage», confesse Victor, ancien mineur de Petrosani, bourg situé au cœur de cette vallée du désespoir. Comme lui, bon nombre d'ex-mineurs se retrouvent dans les bistros improvisés dans ce paysage digne de Germinal afin de commenter la nouvelle. «On s'était fait avoir quand on a accepté de quitter les mines en échange

de quelques salaires, témoigne Nicolae, 37 ans. A cause de l'inflation, tout est parti en fumée. A Bucarest, on nous maudit et nous considère comme des sauvages, mais on ne veut rien d'autre que travailler.»

La bouffée d'oxygène que la construction du pont va apporter à la vallée du Jiu est une conséquence du Pacte de stabilité de l'Europe du Sud-Est qui prévoit le financement de l'infrastructure de la Roumanie et de la Bulgarie. Fin mars, les pays donateurs ont débloqué à Bruxelles un budget de 2,4 milliards d'euros destiné à aider les pays de l'Europe du Sud-Est à pallier les effets négatifs de l'intervention au Kosovo. Une bonne surprise puisque les estimations les plus optimistes avançaient le chiffre de 1,8 milliard d'euros. La Roumanie et la Bulgarie, qui s'étaient ralliées à la politique de l'OTAN contre la Yougoslavie de Milosevic, ont, en raison du blocage du Danube à hauteur de Novi Sad, accusé des pertes économiques chiffrées en centaines de millions d'euros.

La construction du pont Apollodor, dont le coût est estimé à environ 200 millions d'euros, devrait être achevée en 2003. D'une longueur de 1275 mètres, il sera doté de deux couloirs pour la circulation mixte, par voies routière et ferrée. Mais ce pont ne représente qu'une petite partie des projets ambitieux présentés par la Roumanie. «Le coût total de l'opération s'élève à un milliard d'euros, affirme le premier ministre roumain Mugur Isarescu. Il ne s'agit pas seulement d'un pont, mais d'une infrastructure routière qui traversera les Carpates et la vallée du Jiu et reliera la Hongrie à la Bulgarie.» Dans un premier temps, la Roumanie envisage de doubler la capacité des routes qui traversent la vallée du Jiu et de réhabiliter la voie ferrée de cette région. Coût de l'opération: 100 millions d'euros.

Selon le président chrétien-démocrate Emil Constantinescu, l'intégration de la Roumanie à l'Union européenne passe par la modernisation rapide des voies de communication. «A part le pont sur le Danube, déclare-t-il, l'UE a l'intention de financer la construction d'une autoroute, la protection de l'environnement dans le bassin du Danube et la modernisation du port de Constantza.»

De quoi faire rêver les Roumains, et surtout les mineurs de la vallée du Jiu pour lesquels l'Europe n'est plus un fantasme mais une source de stabilité dans le paysage mouvementé des Balkans. «Il s'agit d'argent pour la paix, résume Bodo Hombach, coordinateur du Pacte de stabilité, dans une interview publiée par la Berliner Zeitung. Nos financements contribueront à la stabilisation de la région et la somme investie sera inférieure aux coûts d'un conflit.» On n'en demande pas plus à Bucarest.