états-unis

Un premier pas vers une difficile rédemption

Dans ses confessions télévisuelles, Lance Armstrong est resté froid. Les Américains auront besoin de temps pour pardonner les pratiques de dopage du Texan

Dans le cadre austère d’une chambre d’hôtel d’Austin, Texas, la scène paraît improbable. Dans l’Amérique de Barack Obama, un président noir qu’une frange de conservateurs blancs et de racistes impénitents ne cessent de vilipender, la chaîne de télévision OWN a tendu, jeudi et vendredi soir, un miroir aux Américains. Quitte à brouiller les repères. Lance Arm­strong, 41 ans, Blanc texan au visage plus pâle qu’à l’accoutumée, se livre à la prêtresse du confessionnal cathodique aux Etats-Unis, l’Afro-Américaine Oprah Winfrey.

L’instant est présenté comme la «chute épique» d’un sportif que l’Amérique a admiré. Austin en a fait son héros, qui symbolisait mieux que personne la popularité grandissante de la capitale texane, considérée comme l’une des cités les plus saines d’Amérique. Au­jour­d’hui, les habitants d’Austin songent à rebaptiser les pistes cyclables portant son nom. Face à Oprah Winfrey, Lance Armstrong, acculé par d’innombrables témoignages à charge et un rapport d’enquête dévastateur de l’Agence américaine antidopage (Usada), déchu de ses sept victoires au Tour de France, s’exécute d’emblée. Oui, il a pris de l’EPO (érythropoïétine), oui, il a procédé à des transfusions sanguines, oui, il s’est injecté de la testostérone, des hormones de croissance et de la cortisone. Le Texan semble déterminé à rompre avec plus d’une décennie de dénégations, de calomnies contre celles et ceux qui ont dit la vérité à propos de ses pratiques de dopage.

Ayant inspiré des millions d’Américains qui ont commencé à s’intéresser au cyclisme, discipline jusqu’ici très européenne, et à le pratiquer, Lance Armstrong l’admet: «Je me suis perdu. J’ai répété sans cesse un grand mensonge.» Il regrette d’avoir trahi des proches, des amis et promet de tout faire pour regagner leur confiance. Plus tard, l’opération télévisuelle à cœur ouvert apparaît davantage comme de la chirurgie esthétique. Les confessions du cycliste texan participent, pour certains, d’un exercice de relations publiques.

L’interview d’Oprah Winfrey suffira-t-elle à mener Lance Arm­strong sur la voie de la rédemption? L’Amérique n’est pas l’Europe. Forte d’une grande tradition chrétienne et évangélique, elle vit les choses avec tout autant d’intensité, mais elle pardonne plus rapidement. Elle est moins rancunière. Ce n’est pas un hasard si on la décrit souvent comme le «pays des secondes chances». Avec un bémol. Le Texan a tellement fait rêver et a tellement inspiré les Américains en tant que miraculé du cancer, en tant que champion cycliste animé par une volonté et une abnégation sans bornes, qu’il aura besoin de temps pour se racheter à leurs yeux. Le processus peut durer de nombreuses années. Et c’est sans compter les possibles démêlés avec la justice américaine.

Pour se faire pardonner, Lance Armstrong n’a pas joué sur la corde sensible en laissant apparaître au grand jour ses émotions. C’est pourtant un ressort souvent utilisé aujourd’hui par ceux qui cherchent la rédemption après des actes répréhensibles. Son attitude n’en est pas moins restée ambiguë. D’un côté, il était prêt à une forme d’autoflagellation en relevant que pour ceux qu’il a blessés, ses aveux étaient de toute façon «trop tardifs». De l’autre, il a refusé d’endosser la responsabilité, selon les accusations de l’Usada, d’avoir été le grand ordonnateur du dopage au sein de son équipe cycliste. Pour beaucoup, il n’est pas allé assez loin dans ses confessions. Spé­cialiste du langage corporel, ­Su­san Constantine a observé Lance Arm­strong durant l’entretien. Pour elle, le fait que le Texan ait souvent mis ses mains devant la bouche en parlant révèle une volonté, peut-être inconsciente, de ne dire les choses qu’à moitié ou à contrecœur. En s’exprimant parfois à la troisième personne, ajoute-t-elle, il a aussi montré une distance par rapport à son acte de contrition. A la fin de l’interview, il a d’ailleurs dit regretter être retourné à la compétition. «Nous ne serions pas assis ici si je n’étais pas revenu», a déclaré Lance Arm­strong, convaincu que c’est à partir de 2009 qu’il est entré dans la spirale infernale des accusations.

Pour Lance Armstrong, le modèle à suivre pourrait être Bill Clinton. Honni par une partie des Américains en raison de parjure dans l’affaire Monica Lewinsky, il avait fait son acte de contrition avant de s’engager activement dans la vie publique en tant qu’ex-président des Etats-Unis. La convention démocrate de septembre 2012 à Charlotte, où il fut l’orateur le plus applaudi, témoigne de sa rédemption réussie. Pour le Texan, le chemin risque cependant d’être plus cahoteux.

En tant que miraculé du cancer et champion sans limites, le cycliste a inspiré des millions d’Américains

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