Tabaré Vazquez est devenu mardi le premier président de gauche de l'Uruguay depuis l'indépendance en 1825. Le leader du Frente amplio (FA, Front élargi), un oncologue de 65 ans, avait remporté au premier tour l'élection présidentielle du 31 octobre 2004 avec une majorité absolue dans les deux Chambres du parlement. Avant toutes célébrations, il a immédiatement signé un plan d'urgence sociale, le rétablissement des relations diplomatiques avec Cuba et un accord énergétique avec le Venezuela.

Depuis vingt ans, quand l'Uruguay sortait de la dictature, ils furent chaque année plus nombreux à croire que le changement réel de politique viendrait seulement avec l'avènement au pouvoir du nouveau parti Frente amplio, qui regroupe plusieurs partis allant des communistes aux socialistes de centre gauche en passant par des dissidents de partis traditionnels et même des résistants armés tupamaros du temps de la dictature. La crise bancaire de 2002, qui a décimé la frange inférieure de la classe moyenne et fait croître la pauvreté et la mortalité infantile à des niveaux jamais connus, a accru l'adhésion aux idées du Frente amplio, renommé «Rencontre progressiste-Front élargi-Nouvelle majorité» (EP-FA-NM). Le pays a accumulé une dette extérieure gigantesque afin de sauver un système bancaire mal contrôlé et qui fut l'objet de multiples fraudes.

C'est pourquoi, lors des dernières élections, le discours du changement a réuni toutes les générations, des anciens rebelles à l'élite intellectuelle actuelle, des jeunes des banlieues riches à ceux des banlieues pauvres. Preuve en est qu'à l'acte de clôture de campagne du Frente amplio, à Montevideo, étaient réunis 500 000 citoyens d'un pays dont la population totale dépasse à peine 3 millions d'habitants.

Au cours de toutes ces années, le leadership de Tabaré Vazquez s'est affirmé. En 1990, il gagne la mairie de la capitale. Cinq ans plus tard, il laisse sa place pour se présenter une première fois à la présidentielle. En 2000, il remporte le premier tour, mais perd au second, quand les deux partis traditionnels inaugurent une alliance d'occasion, qui durera peu de temps et laissera au pouvoir un Parti Colorado (libéral) incapable de réaliser les grandes réformes promises, en particulier celle de l'Etat.

Franc-parler

Finalement, à sa troisième tentative, Tabaré Vazquez est élu avec plus de 50% des suffrages au premier tour. La victoire est due en particulier à la liste 69 «MPP», avec sa figure emblématique, Pépé José Mujica, ex-prisonnier politique, au franc-parler peu protocolaire, qui réunit à lui seul plus de 25% de tous les suffrages, secondé par l'institutrice Nora Castro. A eux deux reviennent les présidences du Sénat et de l'Assemblée nationale.

Depuix ce triomphe, Tabaré Vazquez a eu le temps de se préparer à être président. Ses trois premières décisions reflètent donc le ton qu'il entend donner à sa politique. Qu'elles aient été prises le jour même de l'accession au pouvoir les revêt d'un caractère hautement symbolique. Comme Lula au Brésil, il n'accepte pas que l'économie prenne le dessus sur l'humain et que des enfants meurent de malnutrition dans son propre pays. C'est pourquoi il a décrété un plan d'urgence sociale. Comme Fidel Castro, il veut un autre modèle d'économie. Le rétablissement des relations diplomatiques avec Cuba en est un symbole. Comme Lula et Hugo Chavez, au Venezuela, il croit que les problèmes de l'Amérique latine peuvent trouver leur solution sans chercher du côté de la puissance des Etats-Unis. C'est pourquoi le nouveau président a signé sans tarder des accords énergétiques importants avec Hugo Chavez, comme l'a fait le Brésil récemment. Il s'agit, en l'occurrence pour l'Uruguay de troquer pétrole contre produits agricoles, entre frères du même continent.