Arabie saoudite

Quand un prince saoudien disparaissait à Genève

L’affaire Jamal Khashoggi, en Turquie, en rappelle d’autres. Dont celle de l’enlèvement en Suisse du prince Sultan ben Turki

Les similitudes sont frappantes. Alors que la «disparition» du dissident Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul est devenue une affaire d’Etat, d’autres cas similaires refont surface. Parmi eux: l’enlèvement en juin 2003, à Genève, d’un prince saoudien, Sultan ben Turki, subitement «disparu», lui aussi, de la suite qu’il occupait à l’hôtel Intercontinental. Depuis lors, l’affaire a été classée à Genève. Et le prince, après d’ahurissants épisodes, est toujours porté disparu.

Un personnage haut en couleur trop critique du royaume

Le prince Sultan ben Turki ben Abdulaziz, était un personnage «haut en couleur», disent ceux qui l’ont côtoyé. La maison royale supportait sans broncher les frasques de ce neveu du roi Fahd tant que les bornes n’étaient pas dépassées. Mais elles le furent. De plus en plus actif, le prince se mit à critiquer le royaume sur la place publique. «Le plus important, ce sont les réformes et la condamnation des criminels, dit-il dans une interview à une chaîne arabe. Le gouvernement saoudien doit condamner le terrorisme, même si ces actes sont commis par des membres du gouvernement lui-même.» A bout de patience, après plusieurs tentatives de remise au pas, Sultan est invité par un cousin à prendre le thé dans le palais du roi Fahd, à Collonge-Bellerive. Il accepte l’invitation. Mal lui en a pris.

Selon ses propres dires, Sultan ben Turki sera rapidement pris au piège. Battu, menotté… On lui injecte ensuite des tranquillisants, qui lui feront perdre conscience. Avant de se retrouver, près de deux semaines plus tard, dans un lit d’hôpital à Riyad, la capitale saoudienne. La BBC a consacré un reportage à la question des «princes disparus» (Sultan n’est pas le seul Saoudien à avoir subi ce traitement).

Plainte déposée auprès de la justice genevoise

L’un de ses avocats, l’Américain Clyde Bergstresser, y dévoile le rapport médical établi à Riyad lors de l’arrivée du prince Sultan. Une intubation a été nécessaire après qu’il a souffert de graves problèmes respiratoires. Le prince a été traité dans l’avion, avant d’être transféré à l’hôpital. De fait, deux avions avaient été dépêchés à l’aéroport de Cointrin et l’attendaient sur le tarmac. Le premier pour le «prendre en charge»; le second pour transporter ses affaires, rassemblées au 18e étage de l’hôtel, qu’il occupait tout entier.

Sultan ben Turki s’en sortira. Placé en résidence surveillée, il lui faudra pourtant attendre plus de dix ans pour qu’il soit autorisé à revenir à Genève. Juin 2015, nouveau coup de tonnerre: le prince porte plainte auprès de la justice genevoise, accusant deux ministres saoudiens d’être responsables de son enlèvement. Les rencontres avec un procureur genevois sont compliquées: le prince n’est pas familier de la contradiction. Il se comporte en prince, là où l’on aimerait qu’il agisse en simple plaignant. L’affaire commence mal.

Affaire classée

Des témoins sont entendus, dont son garde du corps, à qui des officiers de sécurité saoudiens ont expliqué qu’il n’était plus nécessaire d’attendre le prince dans son hôtel. Mais le Ministère public rechigne à franchir le dernier pas et à demander l’entraide judiciaire à l’Arabie saoudite. Les deux ministres saoudiens ne seront jamais inquiétés. «Aucune demande d’entraide n’a été adressée à l’Arabie saoudite, faute d’éléments suffisants», confirme aujourd’hui le Ministère public genevois.

Le délai de prescription a produit ses effets. «La procédure a été classée par le Ministère public en date du 15 novembre 2017, explique son porte-parole Henri Della Casa. Suite à un recours de la partie plaignante, la Cour de justice a confirmé cette décision de classement le 26 avril 2018. A ce jour, aucun fait nouveau n’a été porté à la connaissance du Ministère public, justifiant une réouverture de l’instruction.»

Nouveau guet-apens

Entre-temps, pourtant, d’autres «faits nouveaux» se sont produits. Alors qu’il se trouve à Paris, en 2016, Sultan ben Turki reçoit un coup de téléphone de son père qui lui demande de le retrouver en Egypte. Le prince s’y résout, amenant avec lui, dans un avion privé qui l’attend, son médecin, des infirmières, des gardes du corps: en tout, 18 personnes, principalement des Américains. Le prince entre dans une colère noire lorsqu’il se rend compte qu’il est victime d’un nouveau guet-apens. C’est à Riyad que l’amènera l’avion. On achètera le silence de la plupart des membres de l’équipée. Quant au prince Sultan, on n’entendra plus parler de lui. Mort? Incarcéré dans une prison secrète? Nul ne le sait. Et l’évocation de son nom suffit à faire baisser le regard des interlocuteurs saoudiens.

L’affaire Jamal Khashoggi est-elle de nature à rouvrir ce dossier embarrassant, qui met en question la souveraineté de la Suisse de la même manière que la Turquie aujourd’hui? La question reste ouverte: «Le Ministère public ne fournit pas d’autres informations.»

Publicité