«Sous la dictature d’Habré, j’ai passé quatre ans en prison. Je couchais à même le sol et je suis resté malade pendant six mois sans jamais recevoir de soins. En ma qualité de «fossoyeur», j’ai creusé et enterré des centaines de prisonniers morts dans des circonstances atroces.» Soupçonné alors d’appartenir à l’opposition, c’est toujours avec la même émotion que Clément Abaïfouta, président de l’Association des victimes d’Hissène Habré, évoque les années de règne de l’ancien homme fort de N’Djamena, exilé au Sénégal depuis vingt ans.

Vingt ans après, Clément Abaïfouta en veut toujours à son bourreau d’hier. «Il n’y a pas beaucoup de familles ici au Tchad qui peuvent dire qu’elles n’ont pas été victimes, même indirectement, de la répression d’Habré. Il faut que la jeunesse sache exactement ce qui s’est passé. Seulement après ce grand déballage, une véritable réconciliation pourra se mettre en place.»

Avec l’arrivée au pouvoir de Macky Sall au Sénégal, les victimes de l’ancien président tchadien pourraient espérer la tenue d’un procès. Surtout que le nouveau président sénégalais a confirmé fin juin son intention de faire juger Hissène Habré au Sénégal. Enième rebondissement d’un feuilleton politico-judiciaire qui dure depuis douze ans, mais qui ne laisse que peu d’illusions aux Tchadiens, même si certains se réjouissent d’une solution «africaine».

«Macky Sall a pris une décision qui fait honneur à l’Afrique. On ne peut pas, cinquante ans après les indépendances, continuer à juger nos chefs d’Etat en Europe», s’enthousiasme André, étudiant à l’Université de N’Djamena. Maître Jacqueline Moudeïna, l’une des avocates des victimes approuve: «C’est bien que ça se passe sur notre continent. C’est une décision qui honore le Sénégal.»

De fait, les choses semblent vraiment aller de l’avant au Sénégal. Dès ce vendredi 20 juillet, une délégation de l’Union africaine se rendra à Dakar pour une mission de quatre jours destinée à élaborer un accord avec les autorités sénégalaises sur les statuts des chambres extraordinaires qui pourraient juger l’ancien potentat.

Le même jour à La Haye, la Cour internationale de justice (CIJ) rendra sa décision sur une requête de la Belgique, qui l’avait saisie en 2009 pour demander qu’Hissène Habré soit poursuivi par le Sénégal ou soit extradé en Belgique pour y être jugé. Huit ans auparavant, un Belge d’origine tchadienne avait porté plainte, en vertu de la «compétence universelle» de la justice belge, ce qui avait entraîné en 2005 l’émission par Bruxelles d’un mandat d’arrêt international pour «violations graves du droit international humanitaire» contre le Tchadien, assorti d’une demande d’extradition. Dakar n’a jamais accédé à cette requête, d’où la saisine de la CIJ.

A N’Djamena, on n’ose pas beaucoup évoquer l’affaire Habré. L’ancien dictateur est accusé d’être responsable de milliers d’assassinats politiques et de recours systématique à la torture lorsqu’il dirigea le pays de 1982 à 1990, avant de fuir au Sénégal. Des pontes de l’ancien régime gravitent toujours dans l’entourage et dans le gouvernement de son successeur, Idriss Déby Itno: un ancien secrétaire général à la présidence, un ancien ministre des Finances, un ancien ministre de la Communication… Alors, en parler avec trop de zèle s’avère risqué.

Toutefois, quelques langues se délient. Certains journaux accusent le nouveau maître de Dakar de manœuvres dilatoires. «Macky Sall sur les sales pas de maître Wade», titrait l’hebdomadaire L’Union dans son édition du 3 juillet. En effet, beaucoup de personnes pensent que Macky Sall fera comme son prédécesseur, qui avait promis de juger Habré et qui, après douze ans de présidence, ne l’a jamais fait. «Une fois encore, il y a de la poudre de perlimpinpin dans l’air au pays de la Téranga», ironise-t-il.

Un avis partagé par la plupart des habitants de N’Djamena, comme Abakar, chauffeur de taxi. «C’est une histoire qu’on ressort de façon chronique mais qui s’éteint toujours. Pour être sincère, s’il faut le juger, je crois que même le président Déby devrait répondre. Il a travaillé sous ses ordres. Donc, il a aussi sa part de responsabilité dans les crimes reprochés au président Habré.» Et de conclure, résigné: «Habré est déjà âgé, il va bientôt mourir. Même s’il reste en liberté, ça ne sert à rien d’en faire toute une histoire.»

«C’est une histoire qu’on ressort de façon chronique mais qui s’éteint toujours»