Un projet de loi controversé irrite les musulmans autrichiens

Autriche Vienne voudrait renforcer son contrôle sur la communauté

C’est une loi vieille de plus d’un siècle que Sebastian Kurz, plus jeune ministre de l’histoire de l’Autriche, s’apprête à dépoussiérer. En 1912, peu après l’intégration de la Bosnie-Herzégovine à l’Empire austro-hongrois, l’Autriche est devenue le premier pays d’Europe occidentale à accorder un statut à l’islam et à légiférer pour protéger la liberté religieuse de ses pratiquants. En 1979, la Communauté des musulmans d’Autriche est fondée et, trois ans plus tard, elle est autorisée à enseigner l’islam dans les écoles publiques. C’est peu dire que le projet porté aujourd’hui par le ministre conservateur des Affaires étrangères et de l’intégration est vécu comme un recul et un camouflet par les musulmans autrichiens.

Fonds étrangers interdits

Le ministre et son collègue de la Culture, le social-démocrate Josef Ostermayer, entendent tout d’abord mettre fin à «l’influence étrangère» en matière religieuse. Concrètement, la loi prévoit d’interdire les financements des communautés et des associations religieuses par des fonds étrangers. Une mesure qui concerne également les imams. Sur les quelque 300 présents en Autriche, 65 sont rémunérés par la Turquie. Une idée qui divise les musulmans autrichiens. Si le principal représentant de la communauté alaouite n’y voit rien à redire, d’autres s’inquiètent des conséquences d’une loi qui en l’état actuel provoquerait la fermeture immédiate de nombreuses institutions musulmanes, y compris la plus grande mosquée de Vienne et de plusieurs cimetières. Dans la presse autrichienne, les juristes se demandent même si une telle loi serait constitutionnelle. Surtout qu’il n’est prévu d’appliquer cette mesure qu’à un seul groupe religieux. L’Eglise catholique pourra, elle, continuer à profiter de son large réseau financier à travers le monde.

Mais au-delà de ces mesures, ce sont les ambiguïtés et les sous-entendus de la loi qui irritent la communauté musulmane. Fin septembre, Sebastian Kurz exprime le souhait de voir créer une traduction officielle et uniforme du Coran en langue allemande. Histoire d’éviter les «mauvaises interprétations», en particulier celles pouvant «promouvoir l’extrémisme». Omar Al-Rawi, qui au sein de la principale organisation musulmane autrichienne fut chargé des questions d’intégration, s’étonne de la naïveté du jeune ministre. «C’est une idée absurde, s’emporte-t-il dans le quotidien Der Standard. Il y a des traductions qui ont une valeur philosophique ou scientifique. Certaines cherchent à rendre le texte fluide en l’interprétant, d’autres se concentrent sur la transmission du contenu. Que cherche-t-on à accomplir? A part quelques gains politiques à courte vue?»

«Préjugés»

Mais au-delà de la loi elle-même, c’est le climat de suspicion qui semble aujourd’hui peser sur les musulmans qui inquiète la communauté. «Il y a 140 djihadistes autrichiens en Syrie ou en Irak contre près de 600 000 musulmans vivant en Autriche, rappelle Ramazan Demir, qui enseigne l’islam dans les écoles de la capitale. C’est une toute, toute petite minorité dont on parle.» En réaffirmant qu’on peut être «musulman pratiquant et fier d’être Autrichien» et que «la charia n’avait pas sa place en Autriche», Sebastian Kurz n’a pas hésité à jouer avec les fantasmes. «Entre les lignes ce texte légitime les préjugés à l’encontre des musulmans en mettant en cause leur loyauté envers l’Autriche et la compatibilité de leurs valeurs avec la société», s’inquiète la communauté des musulmans d’Autriche dans un communiqué.

Les associations et les institutions concernées ont jusqu’à début novembre pour faire leurs propositions. Modifié ou non, le texte devrait être ensuite très rapidement débattu et voté au parlement. Le gouvernement espère une entrée en vigueur dès le début de l’année 2015.