Ce n’est pas des victimes mais des bourreaux que traite le nouveau rapport de l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW), publié jeudi 15 décembre. Ce document – intitulé «Par tous les moyens nécessaires» – est, à ce jour, l’étude la plus détaillée sur les responsables au jour le jour de la répression et sur la façon dont elle est menée.

Plus de 5000 personnes ont été tuées depuis le début du soulèvement en Syrie, le 15 mars 2011, d’après une estimation des Nations unies. Sans compter plus d’un millier de membres des forces de l’ordre tués par les insurgés, selon le régime de Bachar el-Assad, qui attribue les troubles à des «bandes armées», d’obédience «salafiste» ou «islamiste», «financées par l’étranger».

HRW s’efforce de remettre les choses et l’histoire à leur place. C’est bien le gouvernement syrien qui a commencé par réprimer dans le sang une protestation pacifique. Les embuscades menées contre les forces de sécurité par des déserteurs – regroupés dans l’Armée syrienne libre – et des civils armés ne sont intervenues que plus tard, en représailles et par désespoir.

Les ordres: tirer pour tuer

L’étude de l’ONG américaine est basée sur les interviews de 63 déserteurs de l’armée syrienne, en Syrie, ainsi que dans les pays voisins (Jordanie, Liban, Turquie). Les faits relatés couvrent sept des quatorze gouvernorats en Syrie. «Nous n’avons pas pu envoyer de chercheur en Syrie en raison des circonstances, explique Ole Solvang, l’un des deux auteurs du rapport, mais nous disposons d’un réseau d’informateurs sur place.»

Les entretiens, réalisés séparément et confrontés à des témoignages de victimes ou de témoins, confirment le systématisme et l’ampleur de la répression. Dès le début des manifestations, les ordres consistaient à tirer pour tuer; en fait, à forcer les manifestants à rentrer chez eux «par tous les moyens». Plusieurs déserteurs ont personnellement entendu les commandants de leur unité donner ce genre d’ordre: le général de brigade Jaoudat Ibrahim Safi et le général Ali Durgham, de la IVe brigade, les colonels Qousaï Mihoub et Souheil Hassan, des renseignements de l’armée de l’air, le général de brigade Ramadan Mahmoud Ramadan, du 35e régiment des forces spéciales.

Des témoins accusent le colonel Sami Abdelkarim Ali (171e bataillon) d’avoir tué un adolescent de 16 ans. La liste des gradés mis en cause, en annexe du rapport, est longue et détaillée. Elle pourrait donner lieu à des poursuites devant la justice internationale.

Rôle des «moukhabarat»

D’après Ole Solvang, les services de renseignement (les moukhabarat, en arabe) jouent un rôle de premier plan dans la répression: «Selon les témoignages que nous avons recueillis, les soldats sont placés en première ligne. Leurs officiers et les services de renseignement se tiennent à l’arrière. Les soldats sont convaincus que s’ils n’obéissent pas, ils seront eux-mêmes tués. Nous avons recensé huit cas de déserteurs témoins de tels incidents.»

Saisine de la CPI

Les services de renseignement procèdent aussi à la majorité des arrestations et des interrogatoires. Ils ont ouvert de multiples lieux de détention, où la torture est pratiquée couramment. Parmi les multiples agences des moukhabarat syriens, les renseignements militaires et les renseignements de l’armée de l’air semblent les plus actifs. Ces derniers sont chargés de la sécurité de la capitale, Damas. Au sein de l’armée, les forces spéciales et la IVe division, dirigée de facto par Maher el-Assad, frère du président, sont les plus zélées.

Enfin, les chabiha sont le troisième pilier de la répression en Syrie. Il est difficile d’évaluer le nombre de ces miliciens civils armés, recrutés dans les milieux alaouites pauvres, la communauté d’origine de la famille Assad, et des cadres de l’armée et des renseignements. «Il y a encore beaucoup d’interrogations sur qui sont vraiment les chabiha, qui les commande, pointe Ole Solvang. Les soldats n’ont pas de contacts directs avec eux. Mais il est évident qu’ils sont chargés des pires besognes.»

HRW ne dispose pas de témoignage mettant en cause les responsables politiques, mais «en dernier ressort, le président Bachar el-Assad est responsable en tant que commandant en chef de l’armée», souligne Ole Solvang, dont l’organisation recommande la saisine de la Cour pénale internationale par le Conseil de sécurité de l’ONU.

Son rapport contredit directement les propos tenus par le président Bachar el-Assad, sur la chaîne américaine ABC News, le 7 décembre, dans laquelle il niait avoir donné l’ordre de tuer aux forces de sécurité. Ces déclarations étaient sans doute une précaution destinée à éviter toute éventuelle mise en cause, un jour, devant la justice internationale.