C’est une marée humaine qui a défilé sur la place El Tahrir, le centre commercial du Caire, dès mardi matin. Combien étaient-ils en cours de journée? Impossible à dire. En tout cas, les manifestants étaient étonnés de leur propre nombre et de leur détermination. Dans leurs slogans, ils exigeaient non seulement la démission de Hosni Moubarak mais également celle du vice-président Omar Souleiman ainsi que du premier ministre Ahmed Chafic, qui ont pourtant été nommés samedi dernier et qui promettent de dialoguer avec l’opposition.

«Nous ne sommes pas dupes», déclare Omar Tissiouni, un avocat âgé d’une quarantaine d’années. «Hosni Moubarak n’est pas Ben Ali. Il ne quittera pas le pouvoir d’un jour à l’autre. Il va multiplier les gestes cosmétiques afin de nous tromper. Il va également mettre en avant ses sbires comme Souleiman et Chafic. Mais en fin de compte, cela ne servira à rien car nous les pousserons dehors.»

Dans leurs revendications, les manifestants s’en prenaient également à Suzanne, l’épouse du président, ainsi qu’à une série de ­dignitaires du régime, qu’ils comparaient à des ânes et à des chameaux.

Pour certains contestataires, le nom du président est d’ailleurs devenu une insulte, puisqu’ils qualifient les poubelles et les latrines de «Moubarak»! Malgré son influence, l’opposition n’est pas organisée et elle n’est pas guidée par un leader charismatique. Peu habitués à la démocratie, les Egyptiens ont donc confectionné leurs propres panneaux, dont certains représentaient une grosse chaussure bottant le derrière du raïs égyptien.

Discrets, quelques dizaines de Coptes chrétiens ont également défilé en rappelant que plusieurs des leurs ont été tués par la police lors de la répression des manifestations de décembre dernier. «Moubarak a fait tuer des dizaines des nôtres», affirme Ehara, une jeune Egyptienne portant un t-shirt avec le slogan «Coptes-musulmans, tous unis pour l’Egypte».

Depuis le début de la contestation, la place El Tahrir s’est transformée en un vaste forum de la libre parole. Hier, des imams y vantaient les mérites de l’islam devant les manifestants agglutinés. Le lieu comptait également un groupe d’étudiants de l’université américaine exigeant la libération de leurs camarades arrêtés pour avoir créé une page Facebook.

Ici et là, on entendait des propos hostiles aux Etats-Unis et à Israël. «Les snipers qui ont tiré sur la foule vendredi dernier se trouvaient sur le toit de l’ambassade de ces pays», nous a juré un retraité de l’enseignement public. «[Le premier ministre israélien] Benyamin Netanyahou soutient Moubarak, c’est comme cela qu’il a voulu l’aider.»

Même les échanges entre Egyptiens ont parfois été très vifs. Et certains se sont transformés en pugilats, surtout lorsqu’il était question du conflit israélo-palestinien. A ceux qui exigeaient la rupture de tout contact avec l’Etat hébreu, d’autres comme Hamid Farhes, 41 ans, répondait que l’Egypte «devrait respecter tous les accords passés avec les Etats étrangers».

A ses côtés, Mohamed Afd, 23 ans, se déclarait choqué par les récents propos de Benyamin Netanyahou affirmant redouter l’émergence d’une dictature islamiste en Egypte. «Nous ne sommes pas l’Iran, a-t-il déclaré. Notre pays est modéré.»

Quant aux habitants des quartiers les plus démunis du Caire, ils semblaient absents. Peu visibles en tout cas. «L’importance de cette manifestation va sans doute les pousser à se faire entendre eux aussi, même s’ils ont encore peur de Moubarak, estime Maura Sfhweid, une analyste américaine basée au Caire et spécialisée dans le Proche-Orient. Ceux d’ici vivent mal informés, rendus apathiques en raison de la dureté de leurs conditions de vie. Ces personnes ont besoin d’un peu plus de temps pour réagir.»

En annonçant lundi soir que l’armée ne tirerait pas sur la foule si la manifestation du lendemain devait dégénérer, le chef de l’état-major égyptien a conforté le contestataire dans l’idée que la troupe le soutient. Mais la réalité est légèrement différente, puisque de nombreux soldats mobilisés hier dans les rues du Caire n’ont pas pactisé avec la foule. Ils se sont contentés de faire régner l’ordre dans la ville et de canaliser le flux des passants. Toujours de manière polie, mais avec fermeté.

A la fin de la journée, la manifestation a pris une tournure plus tendue avec l’arrivée de groupes de jeunes débordant d’énergie. Mal canalisés par les services d’ordre, plusieurs dizaines d’entre eux ont d’ailleurs tenté de pénétrer de force dans l’hôtel Hilton-Ramses, le quartier général des journalistes couvrant l’événement. Mais l’armée les en a empêchés à coups de crosse.

«Pour le moment, la situation est sous contrôle, a affirmé l’officier de service. J’espère qu’elle ne se dégradera pas car nous pourrions plonger dans la violence.»

Dans les quartiers éloignés de la place El Tahrir, l’ambiance était également tendue. Tous les magasins, les entreprises et les restaurants du Caire sont fermés depuis six jours, ce qui rend l’approvisionnement problématique. A cela s’ajoute l’arrêt de tous les moyens de transport public, à l’exception des taxis, ainsi que la fermeture de toutes les agences bancaires du pays. La mesure a été proclamée par la Banque nationale d’Egypte et elle accentue la rancœur contre le gouvernement puisque les Egyptiens qui travaillent ne peuvent pas encaisser leur salaire. Ils ne peuvent davantage retirer de l’argent liquide puisque tous les distributeurs affichent la mention «hors service».