Un journaliste digital à la tête du «Monde»

Médias Le prestigieux quotidien français s’offre avec Jérôme Fenoglio un directeur atypique

Un directeur du Monde , tout juste nommé pour un mandat de six ans, qui vous rappelle de son portable dans un taxi pour reconnaître d’emblée «avoir appris de ses erreurs» et prendre les rênes du quotidien du soir «à un moment où la transformation en cours n’est pas seulement industrielle, éditoriale, mais celle de toute notre histoire»: rien que pour cela, dans une presse française souvent tentée par l’arrogance, Jérôme Fenoglio, 49 ans, suscite respect et curiosité.

Difficile d’ailleurs, au siège du quotidien – dont Le Temps est partenaire –, de ne pas sentir un réel soulagement après le vote favorable de la rédaction à son égard mardi, à plus de 68% des voix, seuil supérieur aux 60% requis, que l’intéressé n’était pas parvenu à atteindre à la mi-mai, lors d’un premier round traumatique. Un nouveau blocage aurait été synonyme de crise à plusieurs niveaux: crise d’image vis-à-vis de l’extérieur, crise en interne pour l’actuelle direction, crise du processus de décision au moment où le quotidien s’apprête à fermer son imprimerie d’Ivry, se rapproche de L’Obs et devrait redevenir propriétaire de son futur siège parisien.

«Depuis la transition capitalistique de 2010 et la prise de participation majoritaire de notre trio d’actionnaires Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse, la gouvernance du Monde repose sur un directoire à deux: un patron «économique» et un patron «éditorial», qui se doit d’être un journaliste, confirme Louis Dreyfus, président du directoire. Y revenir, c’est stabiliser le navire.»

Précédemment directeur des rédactions et sollicité par le trio d’actionnaires pour remplacer son prédécesseur par interim, Gilles van Kote, Jérôme Fenoglio s’est bien gardé, durant sa campagne, de vouloir chausser les bottes de ces personnalités emblématiques qui incarnèrent longtemps Le Monde, tels son fondateur Hubert Beuve-Méry (1944-1969), Jacques Fauvet (1969-1982), André Fontaine (1985-1991) ou Jean-Marie Colombani (1994-2007). Pour ce journaliste jusque-là discret qui confie avoir eu deux rêves professionnels, celui «d’entrer au Monde», puis d’y devenir «grand reporter», convaincre restera, même après sa nomination par le conseil de surveillance jeudi, la priorité: «Il devra répondre vite à cette question si difficile: comment incarner à la fois, à la tête d’un grand journal, l’indispensable mutation et les traditions qui sont le cœur de la marque. Avec tout ce que cela comporte de fierté blessée à l’heure de l’instantané et de la banalité digitale, où l’on se retrouve noyé sous un flot d’informations et où l’audience navigue à vue», explique l’un de ses collègues.

Au-delà des noms et des crises de succession dans lesquelles Le Monde était enferré depuis la disparition tragique d’Erik Izraelewicz, décédé d’un infarctus dans son bureau directorial en novembre 2012, l’enjeu est celui de la réforme du journal, de son contenu et de ses modes de production, à l’image d’un pays dont il incarne, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, une sorte de magistère intellectuel.

Remplacez Le Monde par France et le diagnostic est quasi identique: une marque très forte mais une société/rédaction difficile à manœuvrer, un trio d’actionnaires représentatif des forces nationales avec le luxe (Bergé), les télécoms (Niel) et la haute finance (Pigasse), la crainte d’un nouveau plan social dans une profession assommée par le chômage, des impératifs de rentabilité mais un dédain toujours sensible pour les chiffres, des caciques talentueux souvent peu enclins à laisser la place à la jeune génération issue de l’Internet. Sans parler du poids joué, en interne et en coulisses, par les querelles de clans et les déchirements d’une élite journalistique ébranlée.

Mais la lumière semble enfin se profiler à la sortie du tunnel pour un groupe de presse qui, en 2015, compte afficher 5 millions d’euros de bénéfices après des années marquées par des pertes annuelles proches des 10 millions (et une aide annuelle à la presse de 16 millions d’euros). A une baisse très préoccupante des abonnés et des ventes en kiosque (pour une diffusion papier payée d’environ 300 000 exemplaires par jour) répondent 160 000 abonnés numériques, ainsi qu’une formule numérique matinale originale, qui mêle graphisme de qualité et inform ation. «Nous trouvons de nouveaux publics pour notre journalisme de qualité. Mais les chercher, et les satisfaire, demande une adaptation constante», poursuit Jérôme Fenoglio, le premier directeur du titre à avoir conduit son site web.

L’enjeu est celui de la réforme du journal, de son contenu et de ses modes de production