Bangalore, la capitale informatique indienne, est restée paralysée mardi après que des centaines de manifestants furent descendus dans les rues pour protester contre l'enlèvement de Rajkumar, une star du cinéma indien enlevée dimanche soir par le célèbre brigand de grand chemin, Veerappan. Un couvre-feu a même été imposé dans la ville. Les écoles, les magasins et toutes les grandes compagnies internationales d'informatique sont restés fermés dans la crainte d'émeutes qui ont déjà fait un mort. Un émissaire du gouvernement du Karnataka et du Tamil Nadu devait rencontrer le truand mardi soir pour tenter de négocier la libération de la star et des trois autres membres de sa famille retenus en otage.

Tableau de chasse

La nouvelle de l'enlèvement s'est répandue comme une traînée de poudre engendrant des violences entre les Kannagadis, la communauté dominante du Karnataka à laquelle appartient Rajkumar, et la minorité tamoule, à laquelle Veerappan est affilié. Dimanche soir, Rajkumar regardait tranquillement la télévision en famille dans sa nouvelle maison de campagne située dans une zone forestière à cheval entre le Karnataka et le Tamil Nadu, au sud de l'Inde. C'est alors que le brigand et une douzaine d'hommes armés ont fait irruption dans le salon et contraint Rajkumar et trois de ses proches à les suivre.

Dans une cassette enregistrée adressée au Ministre en chef du Karnataka, S. M. Krishna, Veerappan exigeait l'envoi d'un négociateur. On ignore pour l'instant quelles sont ses revendications. Il y a toutes les chances que les otages et leurs geôliers soient retranchés quelque part dans la forêt à la limite des deux Etats, dans le fief de Veerappan. Ce dernier a réussi prendre le contrôle de 6000 km2 de forêt où il y dirigerait une soixantaine de camps de base. Il est accusé de plus d'une centaine de meurtres – dont une trentaine de policiers au moins – et d'une cinquantaine d'enlèvements.

Trafiquant d'ivoire, Veerappan s'est aujourd'hui reconverti dans le commerce et l'abattage illégal du bois de santal, un bois indien précieux. Au cours de sa carrière, Veerappan et son gang aurait abattu plus de 2000 éléphants pour l'ivoire de leurs défenses. La légende raconte qu'il aurait tué son premier pachyderme à l'âge de 14 ans. Ses bacchantes inimitables, son éternelle tenue kaki et son fusil ont fait de lui un personnage adulé. Ce d'autant qu'il ridiculise la police et la brigade spéciale de l'armée qui sont à ses trousses depuis vingt ans. Les forces de l'ordre semblent en effet être les seules à ne pouvoir rencontrer Veerappan qui reçoit volontiers la presse dans la jungle. Arrêté une seule fois en 1986, il avait réussi à s'échapper après avoir tué cinq policiers.

Veerappan fait figure de bandit au grand cœur pour la centaine de villageois qui profitent largement de ses activités illégales. D'autres sont contraints sous la menace de collaborer avec son gang. Même «Bollywood», le cinéma indien, a cédé au charisme de ce brigand en s'inspirant de son personnage dans un film récent Jungle. Il est aussi populaire auprès de certaines basses castes et parmi la communauté tamoule qui font de lui une sorte de Robin des Bois.

L'enlèvement de Rajkumar constitue un nouveau coup de maître pour le truand, mais peut-être aussi un coup de désespoir. Rajkumar constitue en effet une monnaie d'échange de première catégorie. Ce pilier du cinéma indien compte plus de 200 films à son actif et a été un des rares acteurs du sud à être récompensé par la plus haute distinction du cinéma indien pour sa carrière d'acteur longue d'un demi-siècle. Rajkumar est aussi un symbole pour sa communauté kannagadi dont il a été le chantre dans les années 1980 lors d'un mouvement de protestation. Reste que son enlèvement est sans aucun doute le fait d'un homme aux abois. La soixantaine bien sonnée, asthmatique, le brigand Veerappan apparaît de plus en plus isolé surtout depuis la disparition de son frère mort en détention. Il pourrait tenter de négocier la libération de la star et de ses proches contre une porte de sortie honorable après vingt ans de jungle et de clandestinité.