News Corporation, le plus grand et le plus influent groupe de presse du monde, détenu par Rupert Murdoch, se trouve au cœur d’un scandale sans précédent. Alors que ses actions chutent en bourse, il a annoncé jeudi la fermeture de son titre phare en Grande-Bretagne, le tabloïd News of the World (NoW), impliqué dans une affaire d’espionnage aux multiples rebondissements.

Accusé ces dernières années d’avoir piraté les téléphones portables de nombreuses célébrités, l’hebdomadaire dominical est à présent cloué au pilori pour avoir écouté les conversations privées des proches de soldats tués en Irak et en Afghanistan, celles de plusieurs victimes de crimes sordides et d’attentats, ainsi que de leurs familles. Pour obtenir ses scoops, le tabloïd britannique vieux de 168 ans, qui tire à 2,8 millions d’exemplaires, a espionné les conversations téléphoniques de plus de 4000 personnes. Cinq journalistes du titre pourraient être arrêtés prochainement, indique le Times, également membre de News Corp.

A l’origine de la cessation du ­titre décrétée par le fils de Rupert Murdoch, James, une cascade de révélations. Lundi, The Guardian annonce qu’un détective privé engagé par le titre à scandale, Glenn Mulcaire, a piraté la messagerie de Milly Dowler, 13 ans, enlevée et assassinée en 2002. L’homme a supprimé des messages pour libérer la boîte vocale saturée, alors que l’enquête était en cours. Interprétant cela pour un signe de vie, les parents de Milly Dowler avaient alors repris espoir. Mais l’adolescente était déjà morte.

Mercredi, la presse révèle que les services de Scotland Yard ont saisi des documents aux mains du même détective privé, contenant les numéros de plusieurs familles de combattants morts au front. Au même moment, plusieurs proches de victimes des attentats de Londres du 7 juillet 2005 indiquent avoir été avertis par la police du piratage de leur messagerie par le journal. Enfin, un mail envoyé par le NoW indique que Glenn Mulcaire a payé des officiers de police pour obtenir des renseignements. Le détective avait déjà purgé une peine de prison ferme suite à des premières révélations d’écoutes en 2007.

Ces pratiques ont secoué la population, mais aussi la classe politique britannique. Le chef du gouvernement, David Cameron, était sur le point d’autoriser le rachat, pour près de 11,5 milliards de francs, du groupe satellitaire British Sky Broadcasting (BSkyB) par Rupert Murdoch, déjà propriétaire de 39% des parts de BSkyB et de 40% de la presse nationale.

Les responsables de «ces actes épouvantables» devront être traduits devant la justice, a affirmé hier Downing Street. La veille, le parlement a réagi en orchestrant un débat d’urgence, au cours duquel le leader de l’opposition travailliste Ed Miliband a exigé la création d’une commission publique d’enquête, tandis que David Cameron a insisté de son côté pour que l’investigation policière lancée en janvier, dès les premiers soupçons d’écoute, se poursuive.

Cette affaire est particulièrement embarrassante pour le premier ministre conservateur, qui a bénéficié d’un soutien de Rupert Murdoch lors de sa campagne électorale en 2010. Ses liens avec le magnat de la presse ne s’arrêtent pas là. David Cameron avait chargé l’ancien rédacteur en chef de NoW, Andy Coulson, de sa communication. Jusqu’à ce que ce dernier démissionne en janvier, au début du procès. Le premier ministre est par ailleurs connu pour être l’ami de Rebekah Brooks, la directrice de l’éditeur News International, propriétaire du titre à scandale, elle-même dans la ligne de mire des accusations qui touchent le journal, puisqu’elle occupait le poste de rédactrice en cheffe au moment du piratage du téléphone de Milly Dowler. Ed Miliband a exigé la démission de Rebekah Brooks. L’enquête de Scotland Yard devra ­déterminer son degré de responsabilité dans les pratiques illégales du journal.

Rupert Murdoch, de son côté, qualifie les allégations de piratage de «déplorables» et «inacceptables» dans un communiqué publié sur le site de NoW. Il ajoute que sa société a pleinement coopéré avec la police. L’avenir du groupe est incertain. Le rachat de BSkyB devrait être différé.