Un «schisme» à Hongkong après les manifs

Chine Le mouvement des parapluies a mis en exergue les divisions des Hongkongais

Une conscience politique s’est cependant formée

Le glissement de la fermeture éclair produit un grand zip. Debout, Brandy jette encore un œil à sa tente igloo, posée sur Nathan Road, une des artères de Hong­kong occupées par les pro-démocrates et leur mouvement des parapluies. La trentenaire ajuste une dernière fois sa veste et s’apprête à partir travailler, pour une compagnie d’assurance installée sur la péninsule de Kowloon. Elle dort là «presque tous les soirs».

Ce mardi matin, 51e jour d’Occupy Hongkong, Brandy prend quelques instants pour esquisser un bilan des manifestations. «C’est vrai, nous n’avons obtenu aucun résultat. Le gouvernement n’a pas bougé, nous n’avons toujours pas le suffrage universel, soupire-t-elle. Nous devons donc résister. S’ils nous chassent, nous reviendrons. Que personne ne vienne me dire ce que je dois faire.»

Bleues, jaunes, vertes, les tentes des manifestants se comptent toujours par centaines. Pourtant, les sondages montrent que la population souhaite désormais les voir repliées. Les appels au retrait se multiplient. Comme celui, jeudi, de Jimmy Lai. Le patron d’Apple Daily, qui soutient pourtant le mouvement depuis le début, suggère de fixer une date limite au gouvernement pour satisfaire les revendications démocratiques pour l’élection du gouverneur, en 2017. Et de revenir dans la rue si rien n’est fait. Vendredi, une enquête réalisée par les étudiants auprès de quelque 2000 manifestants a révélé que près d’un sur deux était prêt à repartir.

Hier soir, à Admiralty, principal lieu de manifestation, les leaders étudiants ont d’ailleurs subi une pluie de critiques. D’habitude, le rassemblement du soir fait pourtant office de grand-messe pour entretenir la mobilisation. Une partie du public leur a reproché leur mollesse, et leur monopole de la parole. Un différend qui fait écho au premier démantèlement de barricades, mardi, sur décision de justice. Et qui renvoie aussi à la première vitrine brisée depuis le début de la mobilisation. Dans la nuit de mercredi à jeudi, des manifestants ont tenté d’entrer en force dans le parlement. Une action condamnée par la fédération des étudiants.

Division du mouvement, division au sein de la population? «C’est un schisme», tranche Yvonne Li. Après une carrière dans la finance, cette Hongkongaise est aujourd’hui à la tête d’une association qui veut mettre l’économie au service des personnes âgées. Repérée par le Forum économique mondial, qui l’a classée cette année parmi ses young global leaders, elle incarne cette société civile qui a spontanément adhéré au mouvement. Au début.

Aujourd’hui, elle constate que les parapluies ont révélé «une société divisée comme jamais, bien plus que lors des derniers grands mouvements», comme celui opposé à la réforme de l’éducation «patriotique» en 2012. «Nous vivons un schisme qui m’a surprise, choquée. Désormais, chacun évite de parler des manifestations, avec ses collègues, ses amis, de peur de se fâcher. Or nous devons trouver un moyen pour renouer le dialogue.»

Comme beaucoup, et pas seulement dans le camp pro-Pékin, elle critique les étudiants. «Martin Luther King a dit: «J’ai un rêve.» Il a planté des graines pour le futur. Ici, les étudiants veulent qu’elles aient déjà poussé, que la démocratie, ce soit dès maintenant. Ils veulent défier Xi Jinping! Rien ne semble les arrêter.» Car la rue n’a pas exprimé que sa soif de démocratie. Avec ce mouvement, «l’écart entre les riches et les pauvres tout autant que la perte d’identité de Hong­kong [à mesure qu’elle s’intègre en Chine] nous ont aussi sauté à la figure», souligne-t-elle.

Retour sur Nathan Road, mercredi soir. Assise, Ling a formé un cercle avec cinq amis, éclairé par la vitrine des boutiques horlogères de luxe. Avec des lanières de cuir, ils fabriquent à la chaîne des rubans jaunes, l’autre symbole du mouvement, donnés aux passants.

Ling aussi incarne la société civile. Elle travaille dans une école, et vient chaque soir dans ce quartier de Mong Kok. «Nous parlions justement de la Suisse, s’exclame-t-elle. Vous avez voté à propos d’un salaire minimum qui nous paraît un maximum! C’est un cousin, qui étudie à Zurich, qui me l’a dit. Les inégalités, c’est vraiment un problème ici, même si le chômage paraît bas [ndlr: 3,3%, stable]. La pauvreté ne recule pas [ndlr: près de 20% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, une proportion qui a peu changé en dix ans]. Même avec un bon diplôme, c’est dur de s’en sortir. Sans la démocratie, ou si Pékin prend complètement le pouvoir, rien ne sera résolu.»

Alors, Ling se fait un devoir de venir, elle qui n’avait jamais manifesté. Le mouvement lui a fait prendre «conscience que nos libertés se réduisent, que Pékin veut normaliser Hongkong». Au début du mois, la Hongkong University a révélé que seuls 8,9% des Hongkongais se qualifiaient eux-mêmes de «Chinois», le taux le plus bas depuis que l’enquête d’opinion a été lancée, en 1996.

Pour réparer les fractures de Hongkong, Yvonne Li a pris la plume et signé une colonne dans le South China Morning Post . Car elle se veut «optimiste». Et, comme Ling, elle se réjouit de la naissance de cette «conscience politique. Le gouvernement devra finir par répondre au mouvement», juge-t-elle. Ce sera après que les voies auront été dégagées. Or, ajoute Yvonne Li, «je redoute alors la violence, qui paraît inévitable» en raison du blocage actuel.

Le mouvement a fait prendre «conscience que nos libertés se réduisent, que Pékin veut une normalisation»