France

Un scientifique du CERN face à la justice pour terrorisme

Le procès du Franco-Algérien Adlène Hicheur se clôt ce vendredi. Il est accusé d’«association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste». Son comité de soutien dénonce l’acharnement de la justice française à son égard

Adlène Hicheur a-t-il participé à la préparation d’actions terroristes en France en 2009? C’est la question à laquelle les juges devront répondre dans le cadre du procès de ce physicien du CERN de Genève, qui s’est ouvert jeudi à Paris et se termine aujourd’hui.

Accusé d’«association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste», ce Franco-Algérien de 35 ans affronte la justice dans un contexte marqué par le traumatisme lié aux tueries perpétrées par Mohamed Merah, et la proposition du président-candidat Nicolas Sarkozy de sanctionner les internautes qui surfent sur les sites qui font l’apologie du terrorisme. «Cela ne crée pas un environnement très favorable, mais j’ose espérer que le tribunal évitera les amalgames, car il n’y a pas lieu d’en faire», relève son avocat Patrick Baudouin, qui dénonce «la fragilité du dossier de l’accusation».

Celui-ci repose essentiellement sur un échange d’e-mails entre Adlène Hicheur et un interlocuteur algérien, Mustapha Debchi, membre du Groupe salafiste pour la prédication et le combat, et d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI).

Patrick Baudoin qualifie les propos tenus par Adlène Hicheur dans le cadre de cet échange de «critiquables, mais ce ne sont que des mots, qui n’ont jamais été suivis du début d’une intention de mise en œuvre de quoi que ce soit». Pour le juge qui a instruit l’affaire et pour l’accusation, en revanche, le contenu des courriels a «franchi le simple débat d’idées politiques ou religieuses pour s’établir dans la sphère de la violence terroriste». Les juges du Tribunal correctionnel de Paris trancheront.

Cette affaire a déjà beaucoup fait parler d’elle, notamment parce qu’un comité de défense très actif s’est constitué autour d’Adlène Hicheur, dénonçant un acharnement de la justice française à l’égard du physicien. Le groupe rassemble quelque 300 personnes, dont le Prix Nobel américain Jack Steinberger. «Cela fait deux ans et demi qu’Adlène Hicheur est en prison sans avoir été jugé, tout cela parce qu’il est question de terrorisme. Dans le cadre de la justice ordinaire, cela ne se passerait pas ainsi», s’insurge Jean-Pierre Lees, fondateur du comité et ex-professeur du jeune chercheur au Laboratoire d’Annecy-le-Vieux de physique des particules.

Mais comment Adlène Hicheur, physicien brillant, sans histoires, employé par l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne et détaché au CERN, s’est-il retrouvé dans pareille situation?

Au début 2009, il est en arrêt maladie deux mois durant après avoir été opéré d’une hernie discale. Il passe alors des heures sur Internet, à discuter sur des forums islamistes notamment. L’une de ses adresses e-mail est repérée par la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) qui surveille alors la correspondance de Mustapha Debchi. Les deux hommes, qui utilisent des pseudonymes, échangent 35 e-mails durant le premier semestre 2009.

Adlène Hicheur écrit notamment: «S’il s’agit de punir l’Etat à cause de ses activités militaires au pays des musulmans (Afghanistan), alors il supporte d’être un pur objectif militaire [comme exemple: base d’aviation de la commune de Karan Jefrier près de la ville d’Annecy en France]», une allusion au site du 27e bataillon de chasseurs alpins de Cran-Gevrier. En juin 2009, Mustapha Debchi demande à son interlocuteur s’il est «disposé à travailler dans une unité activant (sic) en France», et celui-ci répond: «Concernant ta proposition, la réponse est OUI bien sûr, mais il y a quelques observations […] Si ta proposition est relative à une stratégie précise (comme le travail au sein de la maison de l’ennemi central et vider le sang des forces), il faut alors que je révise le plan que j’avais préparé.» Adlène Hicheur est interpellé le 8 octobre 2009 chez ses parents à Vienne dans l’Isère. On retrouve chez lui une importante documentation liée à Al-Qaida.

Arrêté en 2011 et interrogé en Algérie, Mustapha Debchi affirme qu’en mars 2009, l’homme dont le pseudonyme correspond à Adlène Hicheur lui a proposé «de réaliser un acte terroriste qui aurait pour cible une caserne militaire» en France. Mais les conditions dans lesquelles s’est déroulé l’interrogatoire sont sujettes à caution.

Pour le juge d’instruction, Adlène Hicheur a donné son accord pour la mise sur pied d’une cellule terroriste en France et a agi comme conseiller de Mustapha Debchi. Le physicien s’en défend: «Je n’ai jamais projeté quoi que ce soit, encore moins quelque chose de précis», déclarait-il à Mediapart en septembre 2011. A propos de sa correspondance, il évoque «quelques débordements, comme ceux qui peuvent se produire dans des échanges volatils et virtuels mais ça n’est jamais allé plus loin que cela.» Il risque jusqu’à 10 ans de prison.

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