Malgré un apparent retour à la normale depuis la victoire d’Alassane Ouattara, c’est avec appréhension que les Ivoiriens envisagent de se rendre à nouveau aux urnes ce dimanche. Mercredi, trois enfants ont été victimes d’un tir de roquette qui visait peut-être les préparatifs d’un meeting électoral voisin. Cela s’est passé dans la commune de Grand-Lahou, à une centaine de kilomètres d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Immédiatement, le gouvernement a accusé des forces proches de l’ancien président Laurent Gbagbo, désormais incarcéré à la prison de la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, d’avoir fomenté cet attentat, l’incident le plus grave de la campagne des législatives. Un scrutin boycotté par le parti de Laurent Gbagbo, le Front populaire ivoirien (FPI), de la même façon que le parti de l’actuel président, Alassane Ouattara, avait boudé les dernières législatives, il y a onze ans.

Les élections de dimanche sont pourtant censées refermer la parenthèse de cette décennie tragique dans un pays qui avait si longtemps fait figure de modèle de développement en Afrique. Il y a tout juste un an, l’élection présidentielle, également la première organisée depuis onze ans, faisait éclater les tensions latentes qui gangrenaient la Côte d’Ivoire depuis la prise du pouvoir par Laurent Gbagbo en octobre 2000. Refusant de reconnaître sa défaite à la présidentielle de décembre 2010, ce dernier avait lancé ses miliciens à la poursuite des ressortissants du Nord, soupçonnés d’être «complices» d’Alassane Ouattara comme des forces rebelles installées justement au nord du pays depuis 2002.

Egalement victimes de bombardements intenses, qui eux ne faisaient pas de distinction ethnique ou régionale, les habitants d’Abidjan ne sont pas prêts d’oublier les violences qui ont marqué les premiers mois de l’année 2011. «Encore aujourd’hui quand un pneu éclate, je sursaute! Parfois je me dis qu’aller voter, c’est raviver les risques de conflit», confesse une mère de famille dans le quartier de Koumassi. En dépit de quelques in­cidents et du mystérieux tir de roquette à Grand-Lahou, la campagne s’est pourtant déroulée dans une ambiance bon enfant.

Au Plateau, le quartier des affaires, une foule indifférente circule au milieu d’un océan de voitures, sans prêter attention aux sonos des candidats qui rivalisent de décibels. La Sorbonne, le lieu de rendez-vous des Jeunes patriotes de Laurent Gbagbo, n’est plus qu’un terrain vague abandonné au pied d’un immeuble éventré. Dans les quartiers populaires aussi, les miliciens se sont volatilisés. Mais pas les t-shirts à l’effigie de l’ancien président. Ils sont une vingtaine de jeunes justement, attablés dans un «maquis», un resto informel planté sous les manguiers dans le quartier de Yopougon.

Surprise, ils sont venus soutenir un candidat allié à la coalition au pouvoir. Malgré les consignes de boycott du FPI? «Ce candidat, il est jeune! Et en plus il nous a tendu la main», explique Michelle-Ange, une matrone aux cheveux bouclés dont l’imposante poitrine s’orne du sigle du FPI dont elle affirme être encore «la présidente de la ligue des femmes ici à Yopougon».

A défaut de stratégie nationale pour gérer les ennemis d’hier, chaque candidat se débrouille. Près de la moitié s’affiche de toute façon «indépendants». Mais même au sein de la coalition au pouvoir, ils se présentent souvent aux élections en ordre dispersé: le Rassemblement des républicains (RDR) d’un côté, et, de l’autre, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), fondé par le Père de l’indépendance, Félix Houphouët-Boigny. Ce dernier, très implanté dans le centre et le sud du pays, a moins de mal à séduire les militants pro-Gbagbo, souvent originaires du sud-ouest, que le RDR d’Alassane Ouattara, encore identifié aux gens du nord.

Reste qu’à Yopougon, le candidat du PDCI qui a rallié les femmes du FPI ne s’est pas contenté de leur tendre symboliquement la main. «Il soutient financièrement les familles des pro-Gbagbo jetés en prison, et a promis de les protéger face aux militaires des ex-forces rebelles qui se croient tout permis», finit par chuchoter un homme lui aussi invité au banquet.

Argent et protection? En Côte d’Ivoire la vieille recette clientéliste fonctionne d’autant mieux que, selon un expatrié français, «les gens sont fatigués de ces violences. Ce qui est arrivé dans ce pays n’aurait jamais dû se produire. Et aujourd’hui, les Ivoiriens veulent d’abord revivre et manger». Comme lui, nombreux sont ceux qui parient sur une relance économique pour apaiser les tensions. Mais cette relance et le retour des investissements passent aussi par le bon déroulement des élections. Or, jusqu’à la fermeture des bureaux de vote, «on ne sera pas à l’abri d’une tentative des derniers éléments extrémistes pour faire dérailler le processus», murmure un membre du gouvernement.