Fallait-il libérer le sergent Bergdahl?

Afghanistan Les talibans ont relâché leur seul prisonnier américain

Barack Obamal’a échangé contre cinq chefs rebelles. Levée de boucliers

Libre! Le seul militaire américain aux mains des talibans afghans a été relâché. Au terme de près de cinq ans de captivité, le sergent Bowe Bergdahl a été remis samedi, en plein territoire rebelle, à un commando héliporté des forces spéciales de son pays. Aussitôt transféré sur la base géante de Bagram, au nord de Kaboul, il s’est envolé quelques heures plus tard pour celle de Landstuhl, en Allemagne, où il est arrivé dimanche après-midi. Entre réjouissances et critiques. C’est que, pour obtenir son élargissement, la Maison-Blanche a accepté de libérer cinq hauts dirigeants talibans, détenus à Guantanamo depuis plus d’une décennie.

L’affaire débute le 30 juin 2009 dans la province de Paktika. Ce jour-là, Bowe Bergdahl, déployé depuis quelques mois en Afghanistan, perd le contact avec ses camarades au cours d’une opération. Les circonstances de l’incident sont obscures. Selon certains, le disparu avait été très déçu par l’engagement américain et a tenté de déserter. Mais l’armée n’a jamais commenté. Et les talibans, qui ont profité de l’occasion pour le cueillir, ont assuré que le militaire était… saoul. Quoi qu’il en soit, une longue captivité commençait.

Bowe Bergdahl a eu une chance dans son malheur. Il a été rapidement considéré par les talibans comme un prisonnier de grande valeur. S’il apparaît amaigri et suppliant sur certaines des images diffusées par ses geôliers, il semble avoir été dans l’ensemble plutôt bien traité. Il aurait eu ainsi la liberté de célébrer les fêtes chrétiennes et, avec le temps, aurait appris les deux principales langues afghanes, le dari et le pachto.

Sa chance, Bowe Bergdahl l’a due à son utilité potentielle dans des négociations. D’ailleurs, lorsque l’administration américaine a compris qu’elle ne pourrait pas gagner la guerre contre les insurgés et qu’elle devait donc tenter de discuter avec eux, le nom du sergent est réapparu. Mais à l’époque, fin 2011, les talibans souhaitaient un simple échange de prisonniers, tandis que la Maison-Blanche désirait élargir les débats à d’autres considérations. Et l’essai a échoué.

Les négociations entre les talibans et les Etats-Unis ont repris depuis à plusieurs reprises mais elles se sont avérées chaque fois d’autant plus difficiles qu’elles ont de nombreux détracteurs: les faucons américains, qui ne veulent pas entendre parler de «discussions avec l’ennemi», les faucons talibans, qui comptent sur la seule force des armes pour revenir au pouvoir, et le gouvernement afghan, qui répugne à ne pas diriger lui-même la manœuvre.

Les discussions de ces dernières semaines ont été entourées, par conséquent, de toutes sortes de précautions. Elles se sont déroulées dans le plus grand secret et n’auraient jamais mis directement en présence les négociateurs des deux bords, l’émirat du Qatar ayant joué les médiateurs.

L’accord révélé samedi a soulevé une tempête de réactions, qui témoignent des risques encourus par les partisans du dialogue. Le chef suprême des talibans afghans, le mollah Omar, est sorti de sa discrétion habituelle pour qualifier de «grande victoire» la libération de ses cinq compagnons de lutte. Un commentaire que Barack Obama aura de la peine à assumer ces prochains temps. Et à Washington, le président de la Commission du renseignement à la Chambre des représentants, Mike Rogers, s’est dit «très troublé». «Ce tournant fondamental dans la politique américaine, a-t-il asséné, est un signe d’encouragement donné aux terroristes du monde entier pour qu’ils prennent davantage d’Américains en otage.»

L’administration Obama a rétorqué que des précautions avaient été prises: les cinq dirigeants talibans élargis samedi ont l’interdiction de quitter le Qatar pendant une année au moins et n’ont donc pas la possibilité de rejoindre tout de suite le champ de bataille. Et puis, a-t-elle rappelé, les républicains ont procédé à ce type d’échanges lorsqu’ils étaient au pouvoir: l’un de leurs champions, le président Ronald Reagan, a négocié la libération d’otages américains avec l’Iran.

De passage dimanche sur la base militaire de Bagram, le secrétaire américain à la Défense, Chuck Nagel, a défendu l’initiative en expliquant qu’elle représentait une «ouverture» nécessaire à tout accord plus large avec les talibans. Et non seulement parce que les insurgés avaient répété pendant des années que la libération de leurs principaux dirigeants était une précondition à toute négociation sur le fond. Mais aussi parce que l’accord prouve aux uns et aux autres que des pourparlers sont susceptibles de déboucher sur des résultats. Et qu’il vaut donc la peine de les oser.

«Ce tournant fondamental est un encouragement aux terroristes du monde entier»