C’était il y a cent ans. Le 11 novembre 1918, l’armistice signé à Rethondes, dans la forêt de Compiègne, mettait fin à l’effroyable boucherie que fut la Première Guerre mondiale. Un siècle plus tard, une journée de commémorations se déroule à Paris, où Emmanuel Macron a reçu à l’Elysée l’ensemble des chefs d’Etat ou de gouvernements présents pour l’occasion – dont Donald Trump, Angela Merkel, Theresa May, Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan et le président de la Confédération Alain Berset – avant une cérémonie à l’Arc de triomphe, devant la tombe du soldat inconnu.

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Dans la foulée, la plupart des dirigeants présents – mais pas le président américain – se rendront au Forum sur la paix organisé du 11 au 13 novembre à la grande halle de La Villette. Deux jours de débats et d’échanges suivront sur les meilleures pratiques et actions pour éviter, en 2018, l’engrenage des guerres.

Son président, le diplomate français Justin Vaïsse, explique au Temps pourquoi un tel forum, destiné à se répéter chaque année, est indispensable à l’heure d’une remise en cause généralisée du multilatéralisme et de la gouvernance mondiale.

L’époque est-elle, comme on l’écrit beaucoup, favorable aux régimes autoritaires ou «illibéraux»? Ce Forum sur la paix est-il destiné, un siècle après l’armistice de 1918, à relancer un plaidoyer pour la démocratie et le multilatéralisme?

Le maître mot du forum est la coopération. Il n’est pas possible aujourd’hui de répondre aux défis posés partout dans le monde sans tisser des liens plus étroits entre les acteurs nationaux, locaux et les organisations multilatérales. Un siècle après 1918, le besoin de gouvernance mondiale est énorme. Nous ne réunissons pas à Paris un forum «à la Davos». Il ne s’agit pas seulement de se retrouver pour discuter des problèmes. Notre objectif est de donner la parole à ceux qui cherchent des solutions. Nous vivons toujours dans un monde dominé par les Etats. Paradoxalement, la mondialisation les a renforcés, surtout les plus puissants d’entre eux. Mais la fragilité des Etats s’est aussi terriblement accrue. Prenez la question d’internet et de la gouvernance digitale, par exemple: qui peut prétendre, sauf à adopter une solution totalitaire de verrouillage généralisé comme la Chine, que les Etats ont seuls les moyens de réguler internet? D’où la participation de nombreuses organisations issues de la société civile.

Un forum annuel sur la paix, c’est un engagement lourd de conséquences. La France pourra-t-elle tenir ce pari? Beaucoup des sujets évoqués à La Villette ces deux prochains jours sont négociés en permanence à Genève… Une coopération peut-elle s’instaurer?

Cette coopération est logique. Elle devra se poursuivre. Le Forum de Paris sur la paix veut être une chambre d’échos pour ces problématiques qui, en effet, sont souvent négociées à Genève au sein, ou en dehors, des Nations unies. Il est évident que des sujets comme le droit humanitaire international, le désarmement, le maintien de la paix, la médiation ou la défense des droits de l’homme sont communs à notre forum et aux instances basées sur les bords du Léman. Il nous faut donc ensemble saisir cette chance pour faire avancer ces dossiers face aux assauts des opposants à toute solution multilatérale.

Ces opposants, justement, on les connaît: Donald Trump ne cache pas son hostilité envers les Nations unies ni son penchant pour les accords négociés d’Etat à Etat. Comment plaider encore pour le multilatéralisme dans ces conditions?

Le meilleur plaidoyer pour le besoin de gouvernance mondiale est d’examiner les problèmes qui menacent partout la paix et la planète. Il est clair que la posture de Donald Trump [le président américain a choisi de ne pas assister au Forum sur la paix, ndlr] complique les efforts multilatéraux. Mais quel est l’intérêt des partenaires des Etats-Unis, sinon de se prémunir contre une domination américaine sans partage? Nous allons rendre public, au Forum sur la paix, un appel à la gouvernance digitale signé à la fois par plusieurs acteurs étatiques et par Microsoft. Il s’agira d’établir une base commune pour dégager d’éventuels accords à venir sur ce sujet décisif qu’est internet. La liberté version Trump est le renard dans le poulailler de la gouvernance. Elle peut tout détruire sur son passage, et risque d’avoir pour conséquence de transformer l’Europe en colonie numérique des Etats-Unis. Est-ce bon pour la paix et pour le monde? La réponse est évidemment non.

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Vous insistez beaucoup sur internet et la gouvernance digitale. En 14-18, c'est sous les balles et les obus que périrent les 10 millions de soldats tués sur tous les champs de bataille. Et aujourd’hui, un siècle après, ce sont toujours les armes qui tuent, pas internet…

Peut-on aujourd’hui délier les deux? Même sur les théâtres les plus éloignés et reculés, les conflits d’aujourd’hui ont une ramification digitale. Les télécommunications par satellite sont un outil d’action déterminant pour les groupes armés. Les pirates électroniques mènent l’assaut contre les Etats. La paix, par ailleurs, n’est pas menacée que par les guerres ouvertes et violentes. Elle est minée par le réchauffement climatique, par la compétition financière sans règles, par les migrations incontrôlées. Le fracas des armes n’est pas qu’une affaire de mitrailleuses et de canons. On tue aussi au bout de claviers, avec des drones, avec des missiles… Le terrorisme se sert aussi d’outils numériques. Notre Forum sur la paix a pour objectif d’aborder ces sujets, de regarder en face les réalités des conflits modernes.