Rarement une affaire judiciaire aura autant secoué l’Etat hébreu que celle d’Elor Azaria, 20 ans, un soldat franco-israélien reconnu coupable d’homicide mercredi par la cour militaire de Tel-Aviv pour avoir, le 14 mars 2016 à l’entrée de la colonie juive d’Hébron (Cisjordanie), achevé au sol un Palestinien inconscient.

Certes, ce dernier avait tenté de poignarder un autre soldat israélien, mais il avait été blessé et était inoffensif. Onze minutes plus tard, lorsque Elor Azaria est arrivé sur les lieux, il lui a froidement tiré une balle dans la tête en expliquant aux colons présents qu’il «méritait de mourir».

Une vidéo qui a fait le tour du monde

L’ennui pour le soldat jusqu’alors sans histoire, c’est que la scène était filmée par correspondant de l’ONG israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem et que la séquence à fait le tour du monde en quelques minutes.

Informés, le ministre de la Défense de l’époque, Moshé Yaalon (Likoud), et le chef de l’état-major de l’armée, Gaby Eizenkot, ont rapidement dénoncé les «agissements contraires aux impératifs moraux de Tsahal [l’armée]». Mais ils ramaient contre le vent. D’autant que le premier ministre Benyamin Netanyahou s’était empressé de téléphoner à la famille Azaria, pour lui exprimer sa «compréhension».

Collectes publiques et manifestations

Inculpé pour homicide, une imputation pénale moins sévère que celle d’assassinat. Elor Azaria n’a pas été arrêté mais consigné dans une caserne où il circulait librement et bénéficiait de permissions de sortie. En outre, à la première audience de son procès, plusieurs personnalités politiques se sont déplacées pour lui afficher leur soutien. Parmi celles-ci, Avigdor Lieberman, le leader du parti d’extrême droite Israël notre maison alors dans l’opposition.

De son côté, la famille Azaria a multiplié les collectes publiques et les manifestations pour défendre «un bon soldat qui ne demandait qu’à servir son pays». Ces campagnes ont porté leurs fruits puisque 62% des Israéliens estiment que le soldat n’aurait jamais dû être inculpé.

Durant son procès, Elor Azaria a souvent affiché un sourire énigmatique sauf lorsqu’il réconfortait sa mère, en dépression depuis le début de l’affaire. Il n’a pas changé d’attitude mercredi matin lorsque la cour l’a condamné après avoir lu son jugement durant plus de deux heures.

Que se passait-il alors dans sa tête? Mystère. Peut-être se sentait-il conforté par les centaines de militants d’extrême droite qui manifestaient violemment à l’extérieur de la salle en proférant des menaces de mort explicites visant Moshé Yaalon et Gaby Eizenkot.

«Il est temps de dépolitiser cette affaire»

A l’annonce de la condamnation de celui que l’extrême droite présente déjà comme «la victime des ONG gauchistes et de la presse à leur solde», Avigdor Lieberman a déclaré qu’il «n’aime pas ce jugement mais qu’il faut l’accepter». Il a également estimé «qu’il est temps de dépolitiser cette affaire». C’était oublier la ministre de la Culture, Miri Regev (Likoud), et son collègue de l’Education, Naftali Bennett (Foyer juif), qui ont aussitôt lancé à la Knesset une pétition demandant au président de l’Etat Reuven Rivlin de gracier le condamné avant même la fixation de sa peine prévue le mois prochain. Quant aux avocats d’Elor Azaria, ils ont d’ores et déjà annoncé leur intention de se pourvoir en appel.

«Cette affaire n’est donc pas terminée et elle montre à quel niveau de décrépitude morale est tombé Israël après cinquante ans d’occupation, lâche pour sa part le député arabe israélien Ahmed Tibi. Car des Elor Azaria, il y en a eu des centaines depuis le début de l’occupation des territoires palestiniens en juin 1967. Mais ils ne se sont jamais fait rendre ou lorsqu’ils l’ont été, les dossiers ont été étouffés pour ne pas salir l’image du pays. En fait, le procès qui vient de dérouler n’est pas seulement celui d’un trouffion ordinaire, c’est celui de la colonisation et des nombreux crimes commis en son nom.»