Le Temps: Comment évaluez-vous l’importance du premier sommet Xi-Obama?

Michael Swaine: C’est un sommet majeur qui donne un signal fort. Les présidents Xi Jinping et Barack Obama reconnaissent l’importance de la relation bilatérale entre la Chine et les Etats-Unis. Il est révélateur que les deux leaders se rencontrent de façon informelle, hors des grandes pompes de Washington et du formalisme des visites d’Etat, pour avoir de franches discussions sur les sujets qui unissent, mais aussi et surtout sur ceux qui fâchent. Ces deux dernières années, les tensions entre la Chine et les Etats-Unis ont fortement augmenté. Les fronts se sont durcis et le risque de fausse perception des intérêts de l’un ou de l’autre s’est accru.

– Que peuvent changer les deux présidents?

– Entre la Chine et les Etats-Unis, il y a près de 60 dialogues formalisés sur plusieurs thématiques. Dans le domaine militaire toutefois, un tel dialogue existe à des échelons inférieurs, mais il est clairement insuffisant au plus haut niveau. Or, en matière de défense, il y a de part et d’autre des tenants de la ligne dure qui estiment que la relation sino-américaine se résume à un jeu à somme nulle. Jusqu’ici, Pékin a été plus réticent que Washington à engager un vrai dialogue, en raison de la peur de subir une politique de «containment» de l’Amérique. Le sommet Xi-Obama envoie un message clair aux faucons de part et d’autre.

– La rencontre bilatérale va-t-elle déboucher sur un document aussi substantiel que celui qui avait été publié après la rencontre historique entre Richard Nixon et Mao Tsé-toung en 1972?

– Non, le sommet ne débouchera pas sur de grandes déclarations annonçant une percée quelconque. Mais si les deux dirigeants se disent prêts à engager un dialogue substantiel pour surmonter leurs différences et pour résoudre pacifiquement des problèmes sécuritaires tels que ceux qui se posent dans le Pacifique occidental, ce sera déjà beaucoup. S’ils arrivent à développer une relation personnelle, à instaurer un rapport de confiance qui n’exclut pas la franchise, alors la rencontre sera un succès. Mais Xi et Obama devront aller plus loin. Plusieurs dossiers empoisonnent les deux pays. La Corée du Nord, bien sûr, mais aussi la cybercriminalité ainsi que les tensions maritimes en mer de Chine entre Pékin et les alliés de l’Amérique. Au sujet de la Corée, espérons que les deux présidents iront au-delà d’une gestion à court terme de la crise et qu’ils tenteront de se pencher sur le devenir à long terme de la péninsule coréenne. Mais pour cela, le dialogue ne suffit pas. Il faut que les deux puissances instaurent des groupes de travail qui se penchent spécifiquement sur ces questions.

– Pourquoi les tensions entre les Etats-Unis et la Chine se sont-elles intensifiées dans le Pacifique occidental?

– Jusqu’ici, la primauté des Etats-Unis dans la région n’était pas vraiment contestée. Mais aujourd’hui, en augmentant fortement ses capacités militaires et maritimes, la Chine, qui souhaite réduire sa vulnérabilité face aux éventuelles pressions américaines, conteste de fait ce leader­ship. Les Etats-Unis doivent en tenir compte. C’est un problème stratégique crucial.

– Ces dernières semaines, les Etats-Unis n’ont cessé de tirer la sonnette d’alarme face aux multiples cyberattaques supposées chinoises contre leurs systèmes de défense ou contre des sociétés américaines. Est-ce aussi unilatéral?

– La cybersécurité entre les deux pays est un problème multidimensionnel. Il y a d’abord le piratage qui touche à la sécurité nationale. Les Chinois tentent d’infiltrer les systèmes militaires pour en exploiter les faiblesses en cas de crise. Sans en être à 100% sûrs, les Américains pensent que les hackers sont proches du gouvernement. Mais les Etats-Unis pratiquent sans aucun doute des activités similaires, à une différence près: ils ont une technologie beaucoup plus sophistiquée. Un autre aspect de la cybercriminalité dérange davantage l’Amérique: l’intense activité d’espionnage économique menée par la Chine indispose les Américains, car elle sape la compétitivité économique des Etats-Unis et menace leur avance technologique.