Ils seront tous là, cette fois-ci. Tous les acteurs extérieurs de la guerre civile syrienne participeront ce vendredi, à Vienne, à des pourparlers destinés à trouver une solution à ce conflit qui a fait plus de 250 000 morts depuis 2011. L’Iran, qui avait été tenu à l’écart de toutes les consultations menées ces dernières années, notamment les conférences de Genève 1 et 2, en juin 2012 et janvier-février 2014, sera pour la première fois représenté.

Le retour de son ministre des Affaires étrangères dans la ville même où fut conclu, le 14 juillet, l’accord sur le nucléaire iranien, scelle la réintégration de la République islamique sur la scène internationale. Mohammad Javad Zarif retrouvera dans la capitale autrichienne certains de ses interlocuteurs d’alors, comme le chef du Département d’Etat américain John Kerry et ses homologues russe (Sergueï Lavrov), français (Laurent Fabius) et britannique (Philip Hammond), mais aussi les ministres des Affaires étrangères de Turquie (Feridun Sinirlioglu), du Qatar (Khaled al-Attiyah) et surtout d’Arabie saoudite (Adel al-Jubeïr), le grand rival de l’Iran au Proche-Orient.

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Au total, une douzaine de délégations sont attendues à Vienne. Ces discussions, présentées par John Kerry comme la meilleure chance de «sortir de l’enfer», visent à dessiner les contours d’un accord de transition politique. Compte tenu des divergences entre tous les participants, notamment sur le sort à réserver à Bachar el-Assad, le président syrien, les chances de succès sont extrêmement minces.

Etats-Unis: à la recherche d’un «compromis»

Barack Obama ne cesse de le répéter, notamment pour justifier son renoncement à un engagement militaire conséquent en Syrie: seule une solution politique permettra de mettre un terme à l’embrasement du pays. Lors de l’Assemblée générale des Nations unies, le 28  septembre, après avoir rappelé les atrocités que le président El-Assad imposait à son peuple, Barack Obama a déclaré que, si le réalisme impose qu'«un compromis» soit trouvé, ce même réalisme exige «une transition organisée écartant Assad au profit d’un nouveau dirigeant».

Washington refuse de faire siens les termes de l’équation exposée par la Russie qui somme ses éventuels partenaires internationaux de choisir entre le régime syrien et l’Etat islamique. «C’est cet état d’esprit qui a transformé la Syrie en charnier», a estimé John Kerry. Un membre du Conseil de sécurité national américain, Celeste Wallander, a résumé la position américaine le 24 septembre en estimant que l’enracinement et l’attractivité de l’Etat islamique découlent directement «des actions du régime Assad» et que donc son maintien en place est une garantie de survie pour les djihadistes.

C’est pour cette raison que les Etats-Unis ne sont pas prêts à accepter une formule qui consacrerait le statu quo à Damas. Washington s’arc-boute sur le communiqué de Genève de juin 2012, qui préconise, en guise de transition, la création par consentement mutuel d’un organe gouvernemental doté des pleins pouvoirs, ce qui sous-entend, dans l’esprit de la Maison-Blanche, la mise à l’écart du président Assad. Aux yeux des responsables américains, ce mécanisme doit sauvegarder ce qui peut l’être des institutions étatiques syriennes, favoriser le retour de réfugiés et permettre aux Syriens de choisir librement leurs responsables lors d’élections transparentes.

Russie-Iran: jusqu’où soutenir Assad?

Pour Téhéran et Moscou, l’insistance des Occidentaux à voir partir Bachar el-Assad est une erreur. Les deux alliés de Damas affirment qu’il revient au peuple syrien de déterminer l’avenir de leur président. «Si l’on table sur un changement de régime et si l’on se focalise sur une personne en particulier, comme cela a été le cas en Irak et en Libye, on sait comment cela se termine… une grave crise dans ces deux pays», a déclaré Sergueï Lavrov.

«Dans tout processus politique, le rôle joué par Bachar el-Assad sera important, a affirmé de son côté le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Hossein Amir Abdollahian. Nous n’œuvrons pas à ce qu’Assad reste au pouvoir, comme président, pour toujours, mais nous sommes conscients du rôle qu’il joue dans la lutte contre le terrorisme et dans l’unité nationale du pays.» «Le peuple syrien prendra la décision finale et nous la soutiendrons», ajoute le diplomate.

Nous n’œuvrons pas à ce qu’Assad reste au pouvoir, comme président, pour toujours, mais nous sommes conscients du rôle qu’il joue dans la lutte contre le terrorisme et dans l’unité nationale du pays

La presse arabe, qui a conscience que l’intervention militaire de Moscou en Syrie se heurte à de fortes résistances, s’interroge ces derniers jours sur un possible «plan de paix russe». Selon le quotidien à capitaux saoudiens Asharq Al-Awsat, Sergueï Lavrov aurait exposé lors de la première réunion de Vienne, le 23 octobre, une proposition en neuf points, comprenant notamment un cessez-le-feu entre les forces gouvernementales et l’Armée syrienne libre, la branche modérée de la rébellion, et une promesse de Moscou que Bachar el-Assad ne se représenterait pas à la prochaine élection présidentielle. L’engagement ne vaudrait cependant pas pour les autres membres de la famille Assad.

«Je ne suis pas convaincu du sérieux de ce plan, dit Emile Hokayem, analyste à l’International Institute for Strategic Studies. Déloger Bachar et le remplacer par son frère, Maher – commandant d’une unité d’élite, réputé pour sa brutalité –, c’est problématique. La Russie a-t-elle seulement sur Damas l’influence qu’elle s’attribue? Je ne vois pas comment la rébellion pourrait se satisfaire de ce genre de garanties.»

L’axe sunnite en embuscade

Vu de Riyad, les pourparlers de Vienne font figure de test. «S’ils sont sérieux, nous le saurons, a déclaré mercredi le chef de la diplomatie saoudienne, Adel al-Jubeïr, à propos de l’Iran et de la Russie. S’ils ne le sont pas, nous le saurons aussi, et nous arrêterons de perdre du temps avec eux. On doit avoir la certitude que Bachar Al-Assad quittera [le pouvoir].»

Avec le Qatar et la Turquie, l’Arabie saoudite constitue un axe sunnite, favorable à la rébellion anti-Assad. Ces trois pays sont les principaux pourvoyeurs d’armes des insurgés, dont ils ont souvent accompagné la radicalisation politique. La chute du chef d’Etat syrien réjouirait le royaume saoudien dans la mesure où il affaiblirait l’Iran, son ennemi juré, qui utilise le régime Assad comme une passerelle vers le Hezbollah libanais.

Si les Russes gagnent, les Iraniens gagnent. Et cela, c’est inacceptable

Echaudés par l’enlisement de la crise et la montée en puissance des formations djihadistes, Riyad, Ankara et Doha tendent l’oreille aux offres de Moscou. Mais cette option diplomatique ne les empêche pas de poursuivre leurs efforts militaires en parallèle. Depuis le début de l’intervention russe, l’acheminement d’armes aux brigades rebelles, par le sud de la Turquie, s’est même accéléré.

C’est grâce aux missiles antitanks que leur fournit l’Arabie saoudite, avec le feu vert des Etats-Unis, que les insurgés sont parvenus jusque-là à endiguer la contre-offensive loyaliste. «L’augmentation des livraisons montre que le royaume ne prend pas les manœuvres russes très au sérieux, note Jamal Khashoggi, un journaliste saoudien proche de la famille royale. Moscou ne cherche qu’à gagner du temps. Si les Russes gagnent, les Iraniens gagnent. Et cela, c’est inacceptable.»

L’opposition et le régime syrien: le poids des absents

Contrairement à Genève 2, où ils étaient omniprésents, au point de transformer la conférence en un champ de tir permanent, les Syriens du régime et de l’opposition seront absents des discussions de Vienne. Cette situation peut contribuer à pacifier les débats. Mais le risque est grand aussi que les négociations se transforment en un exercice rhétorique, théorique, détaché de la réalité du terrain. Pendant que les délégations débattent, l’Etat islamique pourrait par exemple avancer à Alep. Des centaines de milliers d’habitants de la partie occidentale de cette ville, sous contrôle loyaliste, sont coupés du monde depuis que les djihadistes ont pris pied sur l’unique route les reliant au reste de la Syrie.

«Tout ce bla-bla diplomatique ne nous intéresse plus depuis longtemps, dit Saïd Al-Batal, un militant révolutionnaire de Douma, une ville assiégée par le régime depuis trois ans. Les gens sont fatigués, ils espèrent une solution, mais ils n’accordent aucun crédit aux négociateurs. Je ne fais pas confiance à la Coalition [nationale syrienne, principale plate-forme de l’opposition], comment ferais-je confiance aux Américains ou aux Russes?»