Revue du web

Un suicide en direct remet en cause la diffusion de courses-poursuites à la TV

Au terme de sa traque par la police, un suspect s’est suicidé alors que Fox News diffusait les images en quasi-direct. Le réseau s’est excusé, mais l’affaire ébranle une institution télévisuelle américaine

Une panique instantanée se lit sur le visage de Shepard Smith, journaliste vedette de Fox News, lorsque la caméra revient à l’image sur le plateau. Il lance, cinq fois, «Coupe!». Trop tard: vendredi, la chaîne d’information en continu a diffusé un suicide en direct. Cette mort en live concluait une course-poursuite en voiture. KSAZ, une station locale qui fournissait les images au réseau national, suivait par hélicoptère une voiture roulant à vive allure sur une autoroute à l’ouest de Phoenix, la capitale, avant de quitter les grandes voies et s’arrêter sur une aire de sable et de buissons. L’homme sort de son véhicule, marche un peu avant de se tirer une balle dans la tête.

La diffusion a été immédiatement suspendue par une page de publicité, avant que le présentateur ne revienne et s’excuse: «On ne devrait pas voir cela à la télévision, je m’excuse personnellement pour ce qui s’est produit... On voit beaucoup de choses qu’on ne vous montre pas parce que ce n’est pas approprié, c’est mal. C’était mal, et ça ne se reproduira plus sous ma responsabilité. Je suis désolé.»

La diffusion était pourtant différée de cinq secondes, mais l’animateur a indiqué que la chaîne s’est «plantée». Notamment cité par le Huffington Post, le directeur du réseau d’information, Michael Clemente, a ensuite déploré une «grave erreur humaine»,

Curieusement, le blog du Phoenix New Times affirme que sur le canal local, Channel 10, la fin de la séquence n’a pas été montrée. «Pour une raison inconnue, la station affiliée à Fox a coupé le live quelques minutes avant le coup de feu», relate le journal.

Sans surprise, ce nouveau dérapage télévisuel échauffe les réseaux sociaux et les forums. De manière parfois biaisée; la controverse porte sur la question de savoir si, via Tweeter ou Facebook, il faut renvoyer à des sites qui montrent encore la vidéo en cause. Plusieurs portails la montre, parmi lesquels Gawker, qui estime y voir «une information», tout en prévenant que l’internaute la regarde «à ses propres risques». Plus ambigu, Youtube propose la séquence en la décrivant comme «potentiellement offensante pour certains internautes»... et en demandant de s’inscrire.

L’affaire se révèle embarrassante pour Fox, filiale du groupe de Rupert Murdoch. La chaîne ne cache pas ses positions conservatrices, parfois même sans grandes nuances, mais elle se trouve aussi fréquemment épinglée par des instances tels que le Conseil national des parents pour la crudité de ses images, et de ses fictions.

Surtout, l’événement ébranlera peut-être cette institution télévisuelle américaine que sont les filmages de courses-poursuite. Une matière dont les chaînes raffolent, devenue un business lucratif pour les stations locales et leurs réseaux de pigistes richement équipés pour pouvoir filmer ces traques en voitures. Dans un billet, le même Gawker écrivait peu après les excuses de Fox News: «Bien sûr, les spectateurs aiment les courses-poursuites. Elles sont excitantes. Les TV les montrent. Elle font de l’audience. Et la raison pour laquelle cela marche est que ces poursuites contiennent, toujours, un fort potentiel de pagaille. [...] Mais nous ne voulons pas trop de chaos. Nous ne voulons pas voir un suicide en direct à la mi-journée. [...] La seule solution est de ne plus montrer de poursuites à la TV, malgré le goût du public. C’est un cas où le risque de désastre l’emporte sur toute véritable valeur journalistique (et dans ce cas, il n’y en a aucune).»

Evoquant le débat sur le fait de relayer ou non les images, le Time renchérit: «La vraie question est: pourquoi montrer ces poursuites en si bonne place? Ce ne sont pas des informations nationales (hormis l’exception extrêmement rare que constitua la poursuite de O.J. Simpson). Elles ne nous disent rien sur rien. [...] Quand [Shepard Smith] dit: «Cela n’arrivera plus sous ma supervision», il n’y a qu’une seule manière pour lui, et le reste des chaînes d’information, de s’assurer de cela: n’utilisez plus les courses-poursuites comme de l’info-spectacle.»

Le blogueur spécialisé dans les médias du Washington Post veut y croire: «On peut présumer que Smith va tempérer son enthousiasme à couvrir les courses-poursuites, de même que le reste du réseau, et de ce fait, le reste du pays.»

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