Urs Ziswiler est un messager discret. Mercredi matin, l'ancien bras droit de Micheline Calmy-Rey, qui vient de prendre ses fonctions d'ambassadeur à Washington, s'est rendu au Département d'Etat pour recevoir un pli de Condoleezza Rice. Le diplomate, ensuite, n'a rien voulu en dire. Le contenu de l'enveloppe est historique. La secrétaire d'Etat l'a révélé peu après au cours d'une conférence de presse délibérément solennelle: les Etats-Unis sont prêts à discuter du nucléaire avec l'Iran, autour de la table où trois Européens (Grande-Bretagne, Allemagne, France) ont déjà pris place. A une condition: que Téhéran suspende le travail de ses centrifugeuses qui enrichissent l'uranium. Or, murmurent des inspecteurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) à Vienne, les centrifugeuses tournent à vide depuis peu de temps.

Virage délicat

Depuis la révolution de 1979, et une célèbre prise d'otages, Américains et Iraniens ne se parlaient plus, sauf dans de rares occasions secrètes (Afghanistan) ou humanitaires (le désastre de Bam). Tous les autres messages passaient par la diplomatie suisse. L'administration Bush, en classant Téhéran dans l'«Axe du mal», avait encore approfondi ce fossé. La décision annoncée hier est donc un retournement.

Pareil virage n'est pas facile à prendre. Tony Snow, le porte-parole de la Maison-Blanche, a aussitôt expliqué qu'il ne s'agissait pas d'un tournant: l'opinion de Washington sur la République islamique n'a pas changé; les Etats-Unis veulent seulement augmenter les chances d'un règlement diplomatique dans le bras de fer nucléaire qui dure depuis des mois. Ce sont des mots. En fait, après avoir traité par le mépris les efforts des Européens, la décision - même conditionnelle - de les rejoindre a ouvert un débat acharné dans les couloirs du pouvoir entre les durs (Dick Cheney, Donald Rumsfeld) et les diplomates. Hors de l'administration, des voix de plus en plus nombreuses demandaient ce changement de ligne, afin d'éviter que le défi iranien ne finisse en défaite humiliante pour les Etats-Unis.

Henry Kissinger et Madeleine Albright plaidaient pour l'ouverture de négociations, comme Richard Haass et Richard Armitage, deux anciens adjoints de Colin Powell. Les Européens, et d'abord Angela Merkel, militaient aussi pour le tournant américain.

Pour le moment, les pourparlers avec les Iraniens sont au point mort, depuis qu'ils ont annoncé leur percée d'avril en matière d'enrichissement de l'uranium. Téhéran prétend qu'il ne vise qu'un pacifique développement d'énergie. Personne ne croit l'Iran, qui a menti pendant des années pour dissimuler un programme dont la finalité est évidemment militaire.

Après cette impasse, les Etats-Unis ont obtenu ce qu'ils cherchaient depuis longtemps: le passage du dossier de Vienne à New York, de l'AIEA au Conseil de sécurité. Washington voulait une résolution qui menace Téhéran de sanctions, ou de l'usage de la force, comme le permet le chapitre VII de la Charte de l'ONU. La Russie et la Chine ont refusé: elles ne veulent pas, après l'Irak, donner un blanc-seing qui pourrait conduire à des frappes américaines. Les Européens eux non plus ne voulaient pas sortir d'un cadre diplomatique.

Depuis des semaines, et jusqu'au week-end passé, des discussions compliquées ont traîné pour tenter d'aboutir à un compromis. Les Américains ont accepté de ne plus faire référence qu'à l'article 14 du chapitre VII, qui ouvre la voie à des menaces de sanctions (visas refusés, gel d'avoirs iraniens), mais pas à la force. Pour obtenir le vote prochain d'une résolution, ils ont ajouté cette concession ultime et majeure: le face-à-face avec les Iraniens.

Il y a quelques jours, Téhéran continuait à écarter le paquet européen: fourniture d'un réacteur à eau légère, garantie de fourniture de combustible nucléaire, incitations économiques. «On n'achète pas notre or (la maîtrise de l'enrichissement) avec des bonbons.» Puis mardi, le chef de la diplomatie iranienne, Manouchehr Mottaki, a changé de ton: son pays est prêt à retourner à la table des négociations, sans condition, si les Etats-Unis changent d'attitude. Il devait déjà savoir ce que Condoleezza Rice dirait le lendemain. Pour la première fois, la secrétaire d'Etat a affirmé clairement que «le peuple iranien» a le droit de développer l'énergie nucléaire, mais sous un contrôle strict, pour éviter toute déviation militaire clandestine.