Qatar

«Un tremblement dans les pays du Golfe»

Les tensions qui minaient le Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont éclaté au grand jour mercredi, avec le rappel par l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis (EAU) et Bahreïn, de leurs ambassadeurs au Qatar, accusé d’ingérences dans le monde arabe en général, et chez ses voisins du Golfe en particulier. Revue des contentieux avec Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam), à Genève

«Un tremblement dans les pays du Golfe»

Moyen-Orient Accusé d’ingérence, le Qatar est mis au ban par ses voisins

L’Egypte est l’une des principales sources de tensions

Les tensions qui couvaient au Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont éclaté au grand jour mercredi, avec le rappel par l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis (EAU) et Bahreïn, de leurs ambassadeurs au Qatar. L’émirat est accusé d’ingérences dans le monde arabe en général, et chez ses voisins du Golfe en particulier, au travers notamment de sa chaîne Al-Jazira. Jeudi, Doha «regrettait et s’étonnait» de cette décision. Plus péremptoire, la presse nationale répliquait que le Qatar n’était «le vassal» de personne. Le CCG, qui réunit six pays, a été créé dans l’urgence en 1981, en réaction à la révolution iranienne. Il visait une intégration régionale (monnaie unique, libre circulation des personnes) que les divergences économiques et les querelles d’ego ont rendue impossible. Revue des contentieux avec Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève.

Le Temps: Depuis sa formation, le CCG a déjà traversé des crises. Celle-ci est-elle plus grave que les précédentes?

Hasni Abidi: Le CCG a effectivement été confronté à plusieurs secousses par le passé, comme l’invasion du Koweït [par l’Irak, en août 1990], qui avait provoqué une crise interne. De même, les EAU et l’Arabie saoudite n’ont jamais accepté que l’ancien émir du Qatar, Hamad ben Khalifa al-Thani, démette son père en 1995. Riyad avait même financé une tentative de coup d’Etat au Qatar, qui avait échoué. La dernière crispation en date a eu lieu après la publication dans la presse américaine de propos prêtés à Bandar ben Sultan, le chef de la Sécurité nationale saoudienne, disant que 300 000 Qataris et une chaîne de télévision [Al-Jazira] ne suffisaient pas à faire un pays. Riyad avait dû faire un communiqué pour faire baisser la pression. Aujourd’hui, il ne s’agit plus de secousses mais d’un tremblement. C’est la première fois que les pays de la région lavent leur linge sale en public. Ces tensions exposent toutes les difficultés qu’ils ont à gérer les conséquences des Printemps arabes.

Il faut noter que la mise au ban du Qatar n’est pas une décision collective: le sultanat d’Oman, plus pauvre que ses voisins et réputé pour sa sagesse, est resté au-dessus de la mêlée. Quant au Koweït, qui fait office de médiateur dans cette crise, il n’a pas pris position.

– Que reprochent Emiratis et Saoudiens au Qatar?

– Ils lui reprochent de s’ingérer dans les questions internes d’autres pays, quand lui prétend être du côté de la légalité. Cet avertissement musclé montre leur impatience de voir Tamim al-Thani, le nouvel émir, qui a succédé à son père en juin 2013 à 33 ans, changer de politique en adoptant une position plus neutre vis-à-vis des Printemps arabes. Pour Riyad, qui se voit en parrain exclusif du CCG, il était presque insupportable de voir le Qatar lui voler la vedette en matière de politique étrangère. Ces tensions étaient latentes depuis longtemps, elles explosent aujourd’hui car l’Egypte se rapproche d’échéances déterminantes, avec les élections d’avril.

– L’Egypte est au cœur du contentieux entre Doha et ses voisins?

– L’Arabie saoudite qui, comme les EAU, est dépourvue d’armée digne de ce nom, voit en l’Egypte le prolongement de sa sécurité nationale. D’autant que le réchauffement des relations entre Washington et Téhéran a mis en panique les monarchies du Golfe, qui se sentent tout d’un coup à découvert face à l’ennemi chiite. Avec d’autres pays du Golfe (EAU et Koweït), l’Arabie saoudite a mis d’énormes moyens sur la table (13 milliards de dollars) pour soutenir le maréchal Sissi. Ils souhaitent coûte que coûte la stabilisation de l’Egypte. Pour l’instant, ils ne voient pas les résultats de ce déploiement de moyens et ils constatent que les Frères musulmans sont déterminés à ne pas disparaître de la scène.

– A quoi tient la détestation que l’Arabie saoudite et les EAU vouent aux Frères musulmans, soutenus par le Qatar?

– Pour la famille royale saoudienne, les Frères musulmans représentent le seul courant capable de contester sur le plan théologique et idéologique sa mainmise sur le pouvoir basé sur le wahhabisme. Les Emiratis ont accueilli beaucoup des Frères musulmans égyptiens chassés par Nasser, qui se sont intégrés dans l’enseignement, dans la justice, ce dont ils ne veulent plus.

– Jusqu’où cette crise peut-elle aller?

– La situation peut s’aggraver si l’Arabie saoudite décide de sanctions, et qu’elle est imitée par d’autres pays. Une fermeture de la frontière saoudienne avec le Qatar serait interprétée à Doha comme une déclaration de guerre, car tout le commerce qatari transite par l’Arabie saoudite. Certains évoquent la possibilité d’une exclusion du Qatar du CCG; ce serait un coup dur symbolique et effectif pour Doha. L’hypothèse d’une intervention militaire saoudienne semble en revanche exclue: Doha est lié à Washington par un accord de défense; le Qatar abrite le plus grand dépôt d’armes hors Etats-Unis et une base militaire américaine. Le médiateur koweïtien est à la manœuvre pour recueillir les doléances des uns et des autres. S’il échoue, une phase critique des relations dans cette région du monde s’ouvrira.

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