Il n’y a pas que la France qui a été ébranlée depuis deux semaines. L’une des autres grandes nations européennes, la Pologne, a aussi connu un séisme, purement politique celui-là. Passé inaperçu, relégué au second plan par les attentats de Paris et la guerre au Levant, ce bouleversement, s’il n’a pas fait de mort, n’en est pas moins inquiétant. En l’espace de dix jours, depuis la formation du nouveau gouvernement ultra-conservateur du PIS (Droit et Justice), Varsovie a réussi l’exploit de fragiliser la justice, questionner la séparation des pouvoirs, menacer la liberté de la presse, gifler l’Europe et insulter la Russie. Qui dit mieux? Même Viktor Orban, le modèle de Jaroslaw Kaczynski, le commandant en chef de ce virage nationaliste, n’avait pas été aussi vite en besogne.

Reprenons. Le vendredi 13 novembre, Beata Szydlo est nommée premier ministre par le président Andrzej Duda. Tous deux sont issus du PIS qui dispose, grâce à l’alliance de petits partis, d’une majorité absolue dans les deux chambres du Parlement. La domination est telle que les conservateurs peuvent mobiliser deux tiers des parlementaires pour changer la constitution au besoin. La gauche a disparu du paysage politique.

«Repoloniser» les médias

La première mesure sera la reprise en main de la presse et la culture. Le dimanche 15, le gouvernement annonce la «repolonisation» la presse. Les médias publics «doivent redevenir vraiment public avec une mission», la presse locale doit être purgée des capitaux étrangers. Comme en Russie. Le ministre de la culture demande pour sa part l’annulation d’une pièce de théâtre de l’auteur autrichien Elfriede Jelinek, «La jeune fille et la mort», jugée pornographique.

Deuxième mouvement: le gouvernement décrète qu’il ne respectera pas les engagements de Varsovie pour l’accueil de 9000 réfugiés syriens. Le ministre des Affaires étrangères propose au contraire de renvoyer tous les Syriens dans leur pays pour former une armée. Troisième temps, le gouvernement invalide des procédures judiciaires et fait le ménage dans les services de renseignement. L’ancien chef du bureau anti-corruption, condamné à trois de prison pour abus de pouvoir, est nommé ministre, les quatre responsables des services civils et militaires du renseignement et du contre-espionnage sont mis à pied. «Ils représentaient un danger plus grand pour la Pologne que les menaces venant de l’étranger», a-t-on expliqué.

Foin du drapeau européen

Quatrièmement: A la veille de la conférence de Paris sur le climat, Varsovie dit n’avoir aucune intention de suivre les engagements européens de réduction de la consommation de charbon (le gouvernement précédent était également réservé il est vrai).

Cinquièmement: le pouvoir impose une réforme du Tribunal constitutionnel et annule la nomination de cinq juges élus quelques mois plus tôt. Cette fois, le commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe met en garde les députés polonais contre une dérive.

Ce n’est pas fini. En début de semaine, le drapeau européen est retiré de la salle de presse du gouvernement polonais. Sur son compte twitter, Florian Philippot (FN) twitte: «Bravo à la Pologne qui envoie balader l’illégitime fanion européiste». Dans un autre domaine, l’économie, Varsovie annonce un nouvel impôt destiné à protéger les petits commerces polonais de la concurrence des grandes chaînes d’alimentation européennes.

Provocation envers Moscou

Mercredi enfin, le ministre polonais des Affaires étrangères annonce vouloir annuler l’Acte fondateur sur les relations entre l’Otan et la Russie qui date de 1997. On vit une autre époque, se justifie-t-il. Une provocation «extrêmement dangereuse», souligne avec quelques raisons Moscou. Un malentendu, rétorque Varsovie qui ne jure que par le parapluie américain.

L’opposition, laminée, dénonce des coups de force menaçant la démocratie. L’Europe reste silencieuse ou, comme l’Allemagne cette semaine, se félicite de l’excellence des relations bilatérales. Que se passe-t-il? Un des pays qui a le plus profité de la manne européenne est en passe de devenir la principale menace de l’intérieur.