Difficile d'imaginer qu'il y a dix ans seulement l'Albanie était le pays le plus fermé d'Europe et même, avec la Corée du Nord, du monde. Contrairement à Belgrade, la capitale yougoslave, qui s'est largement vidée de ses étrangers depuis le mois dernier, Tirana est aujourd'hui une tour de Babel où se côtoient humanitaires, diplomates et journalistes de tout ce que l'Occident compte de pays, petits et grands: des Etats-Unis, d'Allemagne et de Grande-Bretagne, en passant par la France, la Turquie et la Suisse. Sans oublier évidemment l'Etat le plus représenté, l'Italie, dont les innombrables «carabinieri» se promènent sur la place Skanderbeg comme chez eux, revolver à la ceinture.

Et cela n'a rien d'une occupation imposée. Les Albanais accueillent les Occidentaux «comme une aubaine», à bras ouverts, et nombre de leurs villes, de Tirana à Kukës, possèdent désormais leur «Bar Ameirica». Aubaine économique, bien sûr, puisque ces étrangers, outre leur pouvoir d'achat personnel, viennent les aider à supporter un fardeau de 300 000 réfugiés kosovars. Aubaine politique et militaire surtout, puisqu'ils garantissent à leur pays une entrée de plain-pied dans le système de défense atlantique et lui évitent ainsi un face-à-face dangereux avec la Yougoslavie de Milosevic.

Cela est si important que la guerre en cours n'est pas considérée officiellement comme un conflit entre Albanais et Serbes mais entre le «monde civilisé», l'Occident, et le «monde barbare», le «régime génocidaire de Belgrade». Un point de vue qui pousse Tirana à un grand optimisme. Là, en haut lieu, on considère en effet la guerre comme «déjà gagnée». «A partir du moment où l'Europe a accepté de s'engager, l'affaire était jouée», assure ainsi Neritan Ceka, ex-ministre albanais de l'Intérieur et président de l'Alliance démocratique, un des partis de la coalition au pouvoir. «Dans deux semaines, l'arsenal militaire de Belgrade sera détruit et nous aurons alors affaire à une autre Serbie, qui comprendra que le temps de la violence a pris fin.»

«Slobodan Milosevic avait menacé avant le début des bombardements alliés d'étendre le conflit dans tous les Balkans, continue Neritan Ceka. Nous n'avons pas bien compris ce qu'il entendait par là. Puis il a provoqué des vagues immenses de réfugiés dans le but de créer le chaos dans la région. Mais cela n'a pas fonctionné. Les Kosovars parvenus en Albanie ont été intégrés dans un premier temps par des particuliers, puis, aujourd'hui, de plus en plus dans des camps. Ceux passés en Macédoine, qui devaient y susciter un second conflit entre Albanais et Slaves, ont très vite trouvé asile ailleurs. Bref, Belgrade a échoué sur toute la ligne et ne garde plus aucune carte en main.»

A en croire certains, les Serbes auraient déjà perdu en bonne partie leur supériorité technique sur la guérilla de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK) et, commençant à manquer de carburant comme de moyens de communication, seraient désormais ici et là sur la défensive. Il se murmure même à Tirana que, forts des conseils de quelques militaires américains, britanniques et allemands, les partisans albanais tiendraient à nouveau la région de Decani (proche de l'Albanie et du Monténégro) et se seraient emparés de certains quartiers de la grande ville de Pec, désertée de ses habitants il y a seulement quelques jours. Ces informations s'avèrent cependant particulièrement difficiles à vérifier, étant donné l'absence sur place – jusqu'à nouvel avis! – de témoins neutres capables de disposer d'une bonne vision de la situation et de communiquer leurs observations à l'extérieur.

Pour autant, Tirana s'abstient de tout triomphe nationaliste. Le plan américain proposé à Rambouillet est toujours d'actualité, assure-t-on dans les coulisses du pouvoir. A une exception – essentielle – près: la souveraineté serbe, et même yougoslave, sur la province rebelle serait devenue «très difficile à accepter» après la campagne de purification ethnique menée ces dernières semaines par Belgrade. Et on parle avec une insistance croissante d'un Kosovo à terme indépendant et qui se rattacherait dans quelques années non pas à la «mère patrie» seule mais à une confédération balkanique englobant outre l'Albanie, la Macédoine, la Grèce, la Bulgarie, la Roumanie et le Monténégro.

Et la Serbie? «Sa participation n'est pas à exclure a priori mais elle serait étonnante, assure Neritan Ceka. Sa classe politique tout entière, et non seulement Slobodan Milosevic, pose en effet problème et son peuple a été très mal éduqué, à grand renfort de mythes et non pas de réalisme. Les dirigeants de Belgrade ont eu jusqu'ici pour alliés les pires conservateurs que compte la Russie. Il est plus que temps pour eux de se demander si l'avenir de leur pays se situe en Europe ou en Sibérie.»