Un vétéran de la politique tunisienne défie le président sortant

Tunisie L’élection de dimanche est dominée par le duel entre l’ex-benaliste Béji Caïd Essebsi et Moncef Marzouki, en poste depuis 2011

Le long des routes, dans les stations de tram, sur les ponts, les affiches politiques ont envahi le paysage urbain de Tunis, signe de la compétition ouverte que se livrent les prétendants au palais de Carthage. Ils sont 22 en lice, pour la première élection présidentielle après Ben Ali, dont le premier tour se tient dimanche. «On gagne ou on gagne», tranchent les banderoles du sortant, Moncef Marzouki, désigné au poste en 2011. «Hamma président», prône une affiche de Hamma Hammami, le candidat du Front populaire, figure historique de la gauche. «Mondher Zenaidi, la solution pour tous les Tunisiens», promet cet ancien ministre de Ben Ali, rentré de Paris en septembre pour se présenter après trois ans d’exil volontaire. «I love Bajbouj», dit un autocollant de soutien à Béji Caïd Essebsi qu’un fromager du souk a placardé sur sa charrette.

Au fil des semaines, la lutte s’est resserrée. Cinq candidats ont fini par jeter l’éponge, devant leurs maigres chances. Au final, si la loi interdit la publication des sondages, un duel s’est progressivement imposé entre Béji Caïd Essebsi, le dirigeant du parti anti-islamiste Nidaa Tounes qui fait figure de grand favori, et Moncef Marzouki, son principal challenger.

Le premier a misé sur quelques meetings à grand spectacle. Comme samedi 15 octobre, au palais des sports d’el-Menzah, dans la capitale. Sur une musique hollywoodienne, un film projeté sur grand écran rappelle en intro les principales passes d’armes entre les deux adversaires. Puis, au micro, Béji Caïd Essebsi joue les tribuns, discourt comme à son habitude sans notes et raille les détracteurs qui critiquent son âge avancé, 88 ans. «Des voix se sont levées pour mettre en doute mes capacités, en diffusant des rumeurs sur mon état de santé, mais vous voyez que je vais très bien, lance-t-il à la salle. Mon âge à lui seul me défend d’avoir des velléités de despotisme», ajoute-t-il, en réponse à ceux qui craignent une hégémonie de son parti, arrivé en tête aux législatives du 26 octobre (86 des 217 sièges de l’Assemblée des représentants du peuple) et critiqué pour avoir recyclé de nombreux caciques de l’ancien régime, faisant planer la crainte d’un retour en arrière. Le candidat promet de redonner son «prestige» à l’Etat, thème central de sa campagne, mais sans revenir «à la matraque».

«Garantir les libertés»

«C’est l’homme de la situation, il a bien mené le pays en 2011», estime à la sortie Ridha, un jeune sympathisant. Plusieurs fois ministres sous Bourguiba, brièvement président du parlement au début du règne de Ben Ali, Béji Caïd Essebsi avait été appelé à la rescousse pour gérer les tout premiers mois de la transition, après la révolution. «Il a l’expérience, apprécie Nora. Ça nous rassure de revenir au bourguibisme.» «Avec la démocratie en plus, qui manquait sous Bourguiba», ajoute Dora, une militante.

Autre ambiance, autre style, au meeting de Moncef Marzouki, à Bizerte. Une petite scène installée en plein air, sur les quais du vieux port, une sono et un pupitre. Le président sortant, qui sillonne le pays depuis un mois, joue la simplicité. La voix cassée, l’ancien opposant harangue son auditoire: «Dimanche, il faut être au rendez-vous en tant que peuple de citoyens, et non de sujets, un peuple qui n’acceptera pas le retour de la dictature.» Marzouki, «c’est la voix de la révolution, il peut garantir les libertés», apprécie une jeune mère de famille. «Je vais voter pour lui, contre le retour de l’ancien régime. Le bilan de Marzouki est moyen, mais nous sommes dans une logique de vote utile maintenant», explique Moez, ingénieur de 23 ans.

«Marzouki se présente comme le gardien de la révolution, c’est efficace. Il mène aussi campagne sur sa droite et frise les relations dangereuses avec les extrémistes religieux», observe Zyed Krichen, le rédacteur en chef du journal Le Maghreb. Ainsi a-t-il reçu le soutien du prédicateur Béchir Ben Hassen, chef de file des salafistes piétistes, du parti Ettahrir, qui prône – sans violence – la charia comme Constitution et le califat comme régime, ou encore des controversées Ligues de protection de la révolution.

Le président sortant devrait aussi rallier une bonne partie de l’électorat d’Ennahda. Le parti islamiste, qui n’a pas présenté de candidat, a appelé simplement à «élire un président qui garantisse la démocratie». «Nous sommes conscients qu’une partie plus ou moins importante de nos sympathisants se reporte sur Marzouki, mais nous ne pouvons pas le soutenir officiellement, notamment parce que nous ne voulons fermer la porte à aucune configuration de gouvernement», explique Samir Dilou, un cadre d’Ennahda. Les contours du futur exécutif restent en effet toujours flous, mais l’absence de majorité au parlement rend une forme d’entente entre Ennahda et Nidaa Tounes quasi incontournable.