L'idéal «multi culti» est en crise en Allemagne. Le débat a pris feu ce week-end. «La société multiculturelle a complètement échoué», estime même Angela Merkel, présidente de la CDU. Le chancelier Gerhard Schröder, qui demande aux étrangers de manifester leur volonté d'intégration en apprenant l'allemand, estime lui aussi que la démocratie ne peut tolérer ni deux sociétés parallèles ni un espace sans droit. C'est un débat très vif sur l'intégration des musulmans dans la société allemande, et non plus seulement la tolérance réciproque, qu'a relancé depuis quelques jours l'assassinat du réalisateur néerlandais Theo van Gogh par un extrémiste musulman.

Alors que 25 000 manifestants, en grande majorité musulmans, ont manifesté dimanche à Cologne pour la paix et contre le terrorisme islamiste, l'ensemble de la classe politique exigeait des immigrés un plus grand effort d'intégration et le respect de l'ordre des valeurs de la Constitution, notamment s'agissant de la condition des femmes.

Dans ce pays qui compte plus de 3 millions de musulmans, dont un million d'Allemands d'origine turque, et qui regardaient avec consternation le débat français sur l'interdiction du foulard à l'école, le revirement est spectaculaire. «Ouverture et tolérance, oui, foulard islamique, non», s'est exclamé sans nuance samedi le ministre-président de Bavière, Edmund Stoiber. La Bavière, qui met des crucifix dans les écoles et les tribunaux, envisage précisément d'interdire par une loi le port du foulard en classe par les enseignantes.

Echec de l'intégration

En réalité, l'assassinat de Theo van Gogh et le climat d'insécurité qui s'est étendu jusqu'en Allemagne a simplement mis en évidence un constat largement partagé depuis longtemps: l'intégration de l'immigration turque a largement échoué et deux sociétés parallèles se sont développées en Allemagne.

Dans certaines classes primaires de quartiers défavorisés, comme Neukölln à l'est de Berlin, qui comptent souvent plus de 70% d'étrangers, les enfants arrivent fréquemment sans la moindre connaissance de l'allemand alors que leurs parents sont arrivés depuis des décennies. Le chômage atteint près de 50% des jeunes Turcs de la troisième génération, en particulier les garçons, souvent sans formation. Un peu partout dans les villes allemandes, les foyers destinés à recueillir les femmes en détresse débordent des demandes de jeunes musulmanes qui fuient un mariage forcé. Enfin, l'Allemagne découvre les prêches de plus en plus radicaux d'imams qui n'hésitent pas à recommander l'insoumission aux lois allemandes.

Alors que Gerhard Schröder mettait en garde «contre un conflit des cultures» et demandait aux immigrés de faire davantage pour s'intégrer, notamment un respect clair de l'ordre des valeurs de la démocratie allemande, le discours était autrement plus radical à Munich, lors des assises de la CSU d'Edmund Stoiber. Celui-ci a demandé que l'on contraigne davantage les immigrés à s'intégrer. Il en a appelé à un «patriotisme éclairé», au renforcement du «sentiment d'appartenance» et finalement a incité ses ouailles à «défendre l'imprégnation chrétienne du pays».

Parallèlement, la notion de «culture allemande dominante», lancée il y a quatre ans par le vice-président de la CDU, Friedrich Merz, a réapparu dans la bouche du ministre de l'Intérieur du Brandebourg, Jörg Schönbohm. Ce vocabulaire dérange à gauche, où l'on préfère rappeler au respect des libertés et devoirs fondamentaux inscrits dans la Constitution allemande et au caractère universel des droits de l'homme.

Le retour de balancier est particulièrement douloureux pour les Verts, qui avaient fait de la société multiculturelle une de leurs valeurs de base. Dimanche encore, la présidente des Verts, Claudia Roth, demandait à ce que la religion musulmane ne soit pas seulement tolérée comme une «religion invitée», mais soit reconnue comme appartenant à part entière à la culture de l'Allemagne. Un député berlinois, Christian Strobele, avait même imaginé, à la grande confusion des siens, de proposer «un jour férié musulman».

Même leur ministre fédéral de l'Environnement, Jürgen Trittin, avoue avoir renoncé à «une vision gentillette du multi culti». La réalité, dit-il, c'est que l'Allemagne découvre qu'elle est bien ce pays d'immigration dans lequel elle refusait de se reconnaître.