Il fallait agir vite. Et sauver le plus de raisin possible. Quand les incendies se sont déclarés dans la nuit du 9 octobre, il s’est levé à 3h du matin, s’est précipité dans son domaine, pour tenter de récolter la plus grande quantité de grappes. «Il neigeait des cendres et il n’y avait pas d’électricité. On a essayé de faire du vin à l’ancienne», témoigne Jean Hoefliger, vigneron suisse à la tête du domaine Alpha Omega, à Napa Valley, en Californie. Puis, dès qu’il a eu le temps, il s’est rendu dans sa maison, a pris ses papiers les plus importants, pour les mettre à l’abri, dans le coffre de sa voiture.

La détresse des petits producteurs

Depuis 9 jours, le Lausannois ne dort plus vraiment. Il voit des flammes qui l’entourent, les hélicoptères qui tourbillonnent dans le ciel, doit porter un masque tant l’air est irrespirable. Plus de 11 000 pompiers sont mobilisés en Californie pour tenter de maîtriser les feux qui ont déjà fait 41 morts. Près de 100 000 hectares et 5700 bâtiments ont été réduits en cendres. Quatorze importants foyers sont toujours actifs. L’aide fédérale a été rapide: la situation d’urgence a très vite été décrétée et les dix-huit plus gros avions de largage des Etats-Unis se sont dépêchés sur les lieux.

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«Sur nos 70 hectares de vignoble répartis en une trentaine de parcelles, on a perdu 13 hectares», témoigne le viticulteur. «Cumulé avec les parcelles détruites de vignerons auxquels on achetait du raisin, cela représente l’équivalent de 75 tonnes de raisin de perdues». Il produit du vin haut de gamme, avec un prix moyen par bouteille qui tourne autour des 100 dollars. «Sachant qu’avec une tonne de raisin vous faites cinquante caisses de vin, vous pouvez faire le calcul. J’en suis à mon 25e millésime, c’est le pire que je vis, la cuvée 2017 va bien sûr en pâtir, mais cela n’est pas important pour un grand domaine comme le nôtre: nous avons encore du terrain intact et nous sommes assurés», souligne-t-il, un brin fataliste.

Il pense en fait surtout aux petits producteurs qui ont perdu 100% de leur revenu. «Heureusement, nous sommes très solidaires entre vignerons. Nous avons une association qui prévoit des fonds d’urgence». Le vignoble Signorello Estate et l’exploitation de vins biologiques Frey notamment, font partie de ceux qui ont été totalement ravagés par les flammes.

«Il a tout perdu, sa maison a brûlé»

Un foyer d’incendie menace encore une partie de son terrain. Mais sa maison, qui était en danger il y a quelques jours, ne risque plus d’être la proie des flammes, sa famille n’a pas à s’inquiéter. «Sur les 13 hectares détruits, une habitation a brûlé. Elle appartenait au domaine mais heureusement personne ne vivait dedans et notre local de production est épargné», souligne Jean Hoefliger.

Le Vaudois, formé à l’école d’œnologie de Changins, a travaillé dans des vignobles bordelais et sud-africains. Il vit aux Etats-Unis depuis 2001. Il s’est allié à l’œnologue bordelais Michel Rolland dans un premier vignoble californien, chez Newton, avant de rejoindre, avec son comparse, le domaine Alpha Omega en 2006, à St. Helena, au bord de la route 29. Ses vins sont tous très bien cotés, 90% des bouteilles sont directement vendues sur place.

S’il déplore des pertes et avoue des journées «éprouvantes sur le plan émotionnel», il a surtout été marqué par le désespoir des gens. «Un de mes employés avait un dîner avec des invités chez lui le soir où l’incendie s’est déclaré. Il a reçu un SMS pour l’avertir. Il est sorti de sa maison, a vu le feu à 350 mètres. Ils ont dû tous fuir, mais ils étaient pris dans les flammes. Des pompiers ont dû intervenir pour enlever un arbre en feu qui bloquait la route. Il a tout perdu; sa maison a brûlé.»

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«Beaucoup de gens ne le savent pas, mais les vignes en principe ne brûlent pas, elles font de bons pare-feu», explique-t-il. C’est du matériel vert et le sol est généralement sec, sans végétation.» C’est ce qui explique la présence de nappes vertes au beau milieu de paysages noircis par le feu. «Mais même si les pieds de vignes sont intacts, la proximité de forêts en feu, la chaleur et les cendres font des dégâts.»

Maintenant, la recherche de victimes

Comment peut-il d’ailleurs déjà savoir que ses hectares épargnés le sont vraiment? «On devra justement encore faire des contrôles à plusieurs étapes de la fabrication du vin pour nous assurer que la qualité est là. Au moment où les incendies se sont déclarés, les raisins n’étaient pas encore ramassés et la qualité de l’air est mauvaise.»

Alors que les pompiers continuent à éteindre les feux dans les régions viticoles très touristiques de Napa et Sonoma, des équipes, avec l’aide de chiens détecteurs de cadavres, tentent de retrouver d’éventuels disparus qui viendraient encore alourdir le bilan humain. Jean Hoefliger, lui, essaie, enfin, de trouver un peu le sommeil la nuit, après ces journées éprouvantes. Son téléphone n’est jamais très loin.