Une dame respectable, manteau en poil de chameau et permanente en désordre à cause du vent d'automne, remonte la rue de Sèvres à deux pas du Bon Marché, le grand magasin chic de Paris. Elle affronte un trottoir encombré. Une foule compacte précédée par quelques véhicules de reportage avance dans la lumière rougeoyante et la fumée opaque des torches d'alarme tenues par les cheminots CGT. «Pauvre France», dit-elle. Exprimant ainsi sa piètre estime pour des manifestants, qui ont délaissé hier les boulevards de la rive droite de la Seine et les parcours traditionnels République-Bastille-Nation, pour venir défiler dans cette rue qui fait la frontière entre le VIe et le VIIe arrondissement. Réflexe de classe, dirait-on, pour employer une vieille expression qui correspond cependant à l'ambiance de cet après-midi parisien.

«Plus qu'une mise en garde»

Casquettes rouges vissées sur le crâne, pancartes revendicatives rappelant les épisodes précédents («Juppé les cheminots t'ont fait plier, Raffarin les cheminots te botteront le train»), canettes de bière, et rangs serrés, par blocs regroupés autour de la bannière de leurs syndicats respectifs, CGT, CFDT, CFTC, Sud, Union nationale des syndicats autonomes, FO… Ils étaient tous là. A se compter. Pour impressionner leurs partenaires syndicaux autant que le gouvernement. Et ils étaient nombreux: 30 000 selon la police, 80 000 selon les organisateurs. Même si les chiffres officiels minimisent la participation, Jean-Pierre Raffarin est trop subtil pour ignorer la portée de l'avertissement.

Après la manifestation du 3 octobre menée par les salariés d'Electricité et Gaz de France, compacte et nombreuse elle aussi, les cheminots, rejoints par de nombreux salariés de la fonction publique et d'entreprises publiques, comme Air France, ont réussi à recréer une ambiance de confrontation avec l'Etat-patron telle qu'on n'en avait pas connu depuis longtemps. Peut-être depuis l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981.

En tout cas, on sentait dans cette foule la satisfaction de retrouver le plaisir simple des luttes sans compromis et des adversaires clairement identifiés. L'accueil réservé à quelques anciens ministres socialistes (Elisabeth Guigou, Daniel Vaillant et Ségolène Royal) qui étaient venus vers 13 h 30 saluer le rassemblement du côté de Denfert-Rochereau n'a pas été tendre. Les cris «PS récupération», ou «C'est trop tard, c'est avant qu'il fallait agir» ont surgi de la foule dans une bousculade qui a contraint le service d'ordre à protéger les visiteurs non désirés qui se sont réfugiés un peu plus loin sur un trottoir pour faire des déclarations à la presse.

Après l'échec des syndicats CGT et CFDT de routiers qui n'ont pas réussi lundi à établir des barrages et qui ont dû différer leur action, la journée de mardi est un succès pour les syndicats de la fonction publique et des entreprises publiques dans toute la France, même si la circulation des trains et des transports urbains a été peu perturbée. Seuls les aéroports ont été paralysés en raison de la grève des contrôleurs aériens. «C'est plus qu'une mise en garde. Le gouvernement doit réviser ses choix et négocier sur d'autres bases», a dit le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault. Les syndicats s'opposent aux projets de privatisation des entreprises publiques, à la libéralisation du marché de l'énergie (même si le gouvernement a obtenu de l'Union européenne qu'elle soit repoussée à 2007) et des chemins de fer. Ils craignent que la rationalisation de la fonction publique se traduise par des pertes d'emplois et par une remise en cause de leurs régimes de retraite.

Le ministre de la Fonction publique, Jean-Paul Delevoye, ne s'est pas laissé émouvoir. Il a déclaré hier devant l'Assemblée nationale pendant que les cheminots défilaient: «Il y a la vraie défense du service public qui est celle de lui donner les moyens de s'adapter, de se moderniser, avec un souci d'efficacité dans ses résultats et de responsabilisation de ses acteurs. […] Il y a une autre défense, qui fait plaisir mais qui fragilise le secteur public: c'est de vouloir l'enfermer dans un immobilisme suicidaire.»