Doctrine Obama

Une Amérique raisonnable

Le commentateur politique Fareed Zakaria livre son analyse des six ans de présidence Obama. Il prend le contre-pied des nostalgiques de la Guerre froide

Une Amérique raisonnable

Le commentateur politique Fareed Zakaria livre son analyse de près de six ans de présidence Obama. Il prend le contre-pied des nostalgiques de la Guerre froide

Il compte parmi les meilleurs experts de politique étrangère aux Etats-Unis. Animateur américain d’origine indienne de l’émission GPS sur CNN et éditorialiste au Time, Fareed Zakaria jette un regard pointu sur la présidence de Barack Obama.

Le Temps: Quels enseignements tirez-vous du discours de politique étrangère tenu par Barack Obama à West Point la semaine dernière?

Fareed Zakaria: Le président américain a expliqué les conditions qui justifieraient un recours massif à la force. Les critères établis sont très raisonnables et placent Barack Obama dans la tradition des présidents Eisenhower et Nixon: davantage de realpolitik et de discipline sans trop d’états d’âme. Le premier n’avait pas de doctrine. Le second en avait une qui préconisait de s’appuyer sur des alliés régionaux prêts à porter une partie du fardeau sécuritaire. Dans la lutte globale contre le terrorisme, Barack Obama ne dit pas autre chose. Il exhorte les pays touchés par le terrorisme à le combattre, avec l’aide de l’Amérique. Je lui ai un jour demandé quel était le président qu’il admirait le plus en matière de politique étrangère. Il m’a répondu George Bush père, lequel avait déclaré, au moment de la chute du mur de Berlin, ne pas vouloir humilier les Russes. Depuis West Point, nous avons une définition très claire de ce que l’on peut appeler la doctrine Obama.

– Le discours de West Point serait la preuve que les Etats-Unis ont abandonné le leadership mondial si l’on en croit la thèse du néo-conservateur Robert Kagan développée dans le magazine «The New Republic».

– C’est un débat fascinant, car il permet d’identifier ce que j’appelle la clique impériale de Washington. Les Etats-Unis ont été si puissants pendant si longtemps que les élites de la capitale ont développé une mentalité digne des élites britanniques des années 1940 et 1950. Elles mesurent la puissance américaine uniquement à l’aune d’un interventionnisme unilatéral et agressif. Or Barack Obama s’inscrit pleinement dans une tradition de la politique étrangère américaine. Pour rappel, Eisenhower refusa d’intervenir dans la crise de Suez ou à Diên Biên Phu alors que les Français lui demandaient même d’utiliser l’arme nucléaire. Idem lors du soulèvement hongrois écrasé par l’URSS en 1956. La décennie après Eisenhower a en revanche marqué une rupture. L’administration Kennedy est intervenue à Cuba. Ce fut un échec. Mais aussi en Amérique latine et au Vietnam. Là aussi deux cuisants échecs qui ont sapé la crédibilité de l’Amérique. Je crois qu’à Washington, certains sont nostalgiques de la Guerre froide. Ils aimeraient à nouveau une grande bataille héroïque de nature morale, politique et stratégique face à ce qu’ils appellent la montée des autocraties. Mais de quoi parle-t-on? En Amérique latine, il y a trente ans, tous les pays étaient des autocraties. Aujourd’hui, à l’exception de Cuba, il n’y a que des démocraties. En Afrique, même phénomène. A l’époque, il n’y avait pas de démocratie, il y en a désormais une trentaine. La tendance est positive, même si elle s’accompagne de problèmes. C’est pourquoi Barack Obama agit avec retenue, car il sait qu’un interventionnisme excessif des Etats-Unis pourrait tout gâcher. Pour moi, le vrai retrait des affaires du monde, ce n’est pas le refus de Barack Obama de s’embarquer dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient avec de très faibles chances de succès, mais le refus de Washington de ratifier par exemple la Convention de l’ONU sur le droit de la mer. L’Amérique est le seul pays de l’Arctique à ne pas l’avoir fait. Demander à Pékin de limiter ses revendications territoriales en mer de Chine en devient plus difficile.

– Les républicains dépeignent la ligne rouge qu’a tracée Barack Obama en Syrie et qu’il n’a pas respectée comme l’exemple type de la faiblesse de sa politique.

– C’est en effet l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire en politique étrangère. Mais il faut voir plus large. En fin de compte, la Syrie est en passe d’évacuer la quasi-totalité de son arsenal chimique. C’est un succès majeur même si la manière est inélégante. Quant à la décision de l’administration Obama de ne pas intervenir en Syrie, je la comprends. La Syrie est plongée dans une guerre civile meurtrière dans laquelle plusieurs groupes d’opposition défient une minorité au pouvoir. C’est déjà arrivé au Liban avec les chrétiens et en Irak entre chiites et sunnites. Et de tels affrontements continueront quoi qu’on fasse, car c’est une bataille pour le pouvoir. En Irak, nous avons été présents avec 180 000 soldats internationaux, 250 000 Irakiens sont morts, 2,5 millions ont été déplacés. Les problèmes n’ont pas été résolus. En Syrie, les chances de pouvoir s’appuyer sur des démocrates «jeffersoniens» au sein de l’opposition me semblent très faibles. Et puis si l’Amérique était intervenue, la présidence Obama serait totalement absorbée par ce conflit, sans perspective raisonnable de succès.

– L’Iran, est-ce l’archétype de la politique étrangère façon Obama?

– Barack Obama a été très malin. Il reconnaît que l’Iran n’est pas un acteur monolithique. Il y a les progressistes et modérés qui veulent tendre la main à l’Occident et au monde et il y a les durs. La carotte n’est donc pas suffisante. En coopérant avec les alliés ainsi que la Chine et la Russie, en élaborant des sanctions par le biais de l’ONU et non pas unilatérales comme celles adoptées sous la présidence de George W. Bush, l’administration Obama a exercé des pressions efficaces sur Téhéran. L’approche de la Maison-Blanche fait sens, car je crois qu’il y a une vraie possibilité, avec le président Hassan Rohani, de voir l’Iran décider, par pragmatisme, de sortir de son isolement. Cela changerait la donne au Moyen-Orient.

– Au plan intérieur, quel regard portez-vous sur la présidence Obama?

– Tout président a droit à deux lignes dans l’histoire. Pour Barack Obama, celles-ci évoqueraient, à ce jour, la manière dont son administration a géré la crise financière et l’adoption de la réforme de la santé. Je crois qu’on a sous-estimé ce qui a été entrepris pour surmonter la crise. En 2008, le commerce mondial se contractait plus rapidement qu’en 1932, la première année de la Grande Dépression. L’équipe Obama a identifié les dangers. Elle a consenti des efforts monétaires, budgétaires et renforcé la régulation pour stabiliser la situation. Quant à la santé, le système est très chaotique et permet à de nombreux acteurs privés, assureurs maladie, hôpitaux, médecins, de maximiser leurs profits. Celui qui veut l’améliorer prend donc forcément un risque. L’espoir, c’est que l’Affordable Care Act (Obamacare) réplique, dans dix ans, ce que la Suisse a entrepris il y a près de vingt ans. Le secteur américain de la santé, qui représente 17% du PIB, restera cher, comme le système de santé suisse (12%). Mais ce serait déjà un succès historique d’offrir un minimum de sécurité aux Américains victimes d’inégalités croissantes.

– Barack Obama a essayé de réformer le régime d’immigration, de durcir le contrôle des armes. Sans succès. S’il avait été Lyndon Johnson, les choses auraient-elles été différentes?

– Si Lyndon Johnson était confronté, comme en 2014, à un Parti républicain aussi obstructionniste et ayant viré aussi fortement à droite, il aurait eu de la peine à mener à bien ce qu’il a accompli dans les années 1960. Au contraire de Barack Obama, dont la politique intérieure et extérieure est généralement bonne pour les Etats-Unis et le monde, mais qui est un piètre négociateur, Lyndon Johnson avait une forme de génie du parlementarisme. Pour engranger ses succès relatifs aux droits civiques, il a su profiter de l’énorme sympathie de l’opinion publique après l’assassinat de Kennedy. Mais il a aussi bénéficié d’une majorité des deux tiers dans les deux Chambres. Aujourd’hui, la politique américaine traverse un énorme changement structurel dû à ce que j’appelle une rupture de la hiérarchie. Les chefs de fil républicains du Congrès ont beau vouloir agir en faveur d’une réforme de l’immigration, ils n’arrivent plus à obtenir l’adhésion de leurs troupes. Ce qui intéresse chaque membre du Congrès, ce n’est pas de soutenir un projet national de régularisation des immigrants illégaux, mais de se faire réélire dans sa circonscription. En matière de contrôle des armes, Obama a fait des efforts héroïques. En vain. Pour moi, c’est déconcertant. Chaque semaine, il y a une nouvelle fusillade et à chaque fois on a le même débat: il faut s’occuper des problèmes de santé mentale. Or je doute qu’on ait 25 fois plus de dérangés ici qu’en Europe. Mais nous avons 25 fois plus de violence par les armes à feu.

«Si l’Amérique était intervenue [en Syrie], la présidence serait totalement absorbée par ce conflit, sans perspective de succès»

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