Le Temps: Le bras de fer énergétique entre la Russie et l'Ukraine alimente la peur de futurs conflits provoqués par l'accès aux ressources mondiales. Est-ce justifié?

Philippe Chalmin: Poser cette hypothèse à partir du différend gazier entre la Russie et l'Ukraine n'est pas approprié. Le gaz est ici un instrument politique au service de la puissance russe. Ce qui est en cause, au fond, ce n'est pas l'accès au gaz, mais les conséquences de l'éclatement du Comecon, l'ex-marché des pays socialistes. Au sein du Comecon, chaque partie de l'empire soviétique avait un rôle: les uns produisaient de l'acier, les autres de l'énergie, etc...Tout a changé aujourd'hui. Le bras de fer entre Moscou et Kiev est politico-économique. Le problème stratégique, en revanche, se pose pour l'Europe, qui se retrouve otage, on l'a vu, de ces convulsions russo-ukrainiennes.

- L'affrontement pour l'énergie n'est-il pas devenu une règle?

- On pense évidemment au pétrole. La course au contrôle des ressources d'or noir saute aux yeux, de l'Irak à l'Afrique noire. Avec sa litanie d'engagements militaires, d'armées privées, de mercenaires, de milices, de coups bas. Mais là encore, je ne connais pas d'exemples de pays prêts à se faire la guerre pour cette manne pétrolière. La priorité est plutôt pour les grandes puissances de sécuriser leur approvisionnement. Que le pétrole soit un facteur d'instabilité politique, c'est évident. Là ou il y a manne pétrolière, il y a violence, misère, proliférations des armes. Mais je ne crois pas au risque d'une guerre entre grandes puissances pour des barils de brut.

- On cite aussi souvent, en Afrique, le cas des métaux précieux, convoités les armes à la main par les pays industrialisés ou leurs protégés.

- Il y a une bataille mondiale pour les ressources naturelles. J'ajouterais d'ailleurs aux minerais et aux ressources énergétiques les ressources agricoles. Le défi de l'alimentation est aussi explosif que celui de l'énergie. Ce que je conteste, c'est le scénario apocalyptique, car il oublie deux facteurs clefs: 1) les ressources en question ne sont pas, sauf à de très rares exceptions, cantonnées en un seul endroit du globe; 2) plus la crise menace, plus les solutions de remplacement progressent. Regardez le pétrole: plus il est cher, plus il est rare. Et plus les autres types de carburant ou d'énergie vont se développer. Plutôt que de se combattre pour des ressources naturelles, nos pays vont, à mon avis, développer des solutions de remplacement, par exemple à base de recyclage. En ce sens, les tensions actuelles sont même, selon moi, positives: elles nous forcent à imaginer des alternatives.

- La menace russe, producteur d'or, de minerais, de pétrole et de gaz, n'est donc pas si dangereuse?

- La Russie utilise les armes qu'elle a. Mais qu'a-t-elle d'autre? Ses ressources sont sa meilleure arme, mais aussi son talon d'Achille, car pour l'heure l'économie russe est tout entière dépendante de cette manne. Donc, Moscou peut affoler les marchés. Mais Vladimir Poutine ne peut pas prendre le risque d'asphyxier ses clients.

- Quelles sont les matières premières les plus disputées?

- A part le pétrole et le gaz, je citerais les minerais indispensables à notre production industrielle, comme le nickel ou le cuivre. Les cours de ce dernier ont d'ailleurs flambé l'an dernier. A guetter aussi, dopée par la formidable croissance chinoise, la course à l'aluminium et au caoutchouc. Il peut aussi arriver qu'une crise en provoque une autre. Regardez le cours du sucre: il a plus que doublé l'an dernier parce que, vu les prix du pétrole, la production de carburants alternatifs a explosé dans des régions comme l'Amérique du Sud.

- Le déploiement d'armées pour protéger l'accès aux ressources n'est donc pas inquiétant?

- Ce qui est inquiétant, c'est le caractère criminogène des matières premières. Partout ou presque, la manne d'argent liée à leur exploitation entraîne des morts, de la corruption, du sous-développement. A part la Norvège, quel pays gère bien sa manne pétrolière? Partout, l'or noir corrompt. Autre exemple: la Côte d'Ivoire. On sait que l'argent du cacao est le nerf du conflit. Il sert à payer les armes et les militaires. Je ne nie absolument pas la violence engendrée par les ressources naturelles de plus en plus disputées. Je ne pense pas, en revanche, que ces tensions exacerbées conduisent demain à un conflit majeur.

*Coordinateur du rapport mondial Cyclope (Ed. Economica) et auteur de «Le siècle de toutes les espérances» (Ed. Belin).