L’espace d’un peu plus de quatre heures dans la soirée de vendredi, l’Union européenne a réussi l’impossible: réunir contre elle les cinq partis d’Irlande du Nord, le gouvernement irlandais et le gouvernement britannique. Même l’archevêque de Canterbury, le leader spirituel de l’Eglise d’Angleterre, a fait part de sa colère. Le temps d’une bévue, Bruxelles a rallumé la mèche des tensions nord-irlandaises, déjà chauffées à blanc pendant plus de quatre ans de négociations du Brexit.

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L’affaire concerne les vaccins contre le Covid-19. Depuis une semaine, la Commission européenne est furieuse contre le laboratoire pharmaceutique AstraZeneca. Celui-ci a un problème dans son usine belge et a prévenu qu’il n’était pas en mesure de fournir les vaccins promis dans l’immédiat. Pourtant, il continue à approvisionner sans problème le Royaume-Uni. Explication: le gouvernement britannique a passé commande au laboratoire dès mai 2020, trois mois avant les Européens, et AstraZeneca lui donne donc la priorité.

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Véritable provocation

Piquée à vif, Bruxelles a décidé de mesures de rétorsion. En particulier, tous les vaccins produits dans l’UE devront désormais obtenir un permis d’exportation s’ils sont destinés à un pays tiers. Et, à la surprise générale, la Commission a décidé de remettre sur la table la question de la frontière terrestre irlandaise. Puisque les vaccins ne peuvent plus sortir du territoire européen sans autorisation, les vérifications se feront aussi entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord.

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Après les négociations très tendues sur le Brexit, il s’agissait d’une véritable provocation. L’objectif de ces dernières années était justement d’éviter à tout prix le rétablissement d’une frontière terrestre irlandaise, qui risquerait de rallumer les affrontements entre unionistes (qui veulent rester dans le Royaume-Uni) et républicains (qui veulent l’unification avec la République d’Irlande). Pour cela, un protocole sur l’Irlande du Nord a été signé fin 2019, qui instaure le contrôle des marchandises au niveau des ports entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord.

Le protocole comprend une clause de suspension, l’article 16, censé être utilisé en dernier recours uniquement, et seulement en cas de «sérieuses difficultés économiques, sociétales ou environnementales amenées à durer». C’est pourtant cet article que la Commission a invoqué vendredi.

La décision, prise dans l’urgence, s’est faite sans consultation avec les principaux concernés. En particulier, le gouvernement irlandais n’avait pas été prévenu. Furieux, son premier ministre, Micheal Martin, a immédiatement fait connaître son opposition. «On a mis quatre ans pour mettre au point ce protocole!» s’exaspérait-il encore dimanche. Michel Barnier, le négociateur européen du Brexit, qui n’était pas au courant non plus, a de même appelé au retrait de la mesure. Justin Welby, l’archevêque de Cantorbéry, a rappelé que «contrôler les exportations de vaccins allait contre l’éthique de base de l’UE». «La décision de déclencher l’article 16 était prématurée et provocatrice», a pour sa part regretté David Gauke, un ancien député conservateur pourtant très opposé au Brexit et au gouvernement de Boris Johnson.

Volte-face

Finalement, tard dans la soirée de vendredi, la Commission a fait demi-tour, abandonnant sa menace d’utiliser l’article 16, et faisant porter le chapeau à d’obscurs technocrates qui n’auraient pas compris la portée de leur action.

Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Arlene Foster, la première ministre nord-irlandaise, unioniste, est immédiatement montée au créneau pour tenter de remettre en cause l’ensemble du protocole. Dénonçant «un incroyable acte hostile» de l’UE, elle demande au gouvernement britannique de déclencher lui aussi l’article 16.

Pour elle, ce protocole est une trahison. Depuis le 1er janvier, avec l’entrée en vigueur effective du Brexit, il instaure une frontière commerciale entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord, c’est-à-dire au sein d’un même pays. Concrètement, un supermarché envoyant des marchandises de Birmingham à Belfast, par exemple, doit désormais remplir une déclaration d’exportation, accompagnée potentiellement de documents sanitaires s’il s’agit de produits alimentaires. Pour les unionistes, qui pensent que l’Irlande du Nord fait partie intégrante du Royaume-Uni, il s’agit d’un coup inadmissible porté à l’intégrité de leur pays.

D’autant que les entreprises peinent à s’adapter. Dans les supermarchés, certains rayons de produits frais sont restés vides depuis le début de l’année. «Ce protocole n’est pas applicable, s’insurge Arlene Foster. Il faut le remplacer.»

La revanche des brexiters

Micheal Martin semble en partie d’accord, appelant l’UE à faire preuve d’un peu plus de souplesse dans l’application du protocole, pour que le trafic de marchandises soit plus fluide: «Nous avons l’occasion de rediscuter pour rendre l’application du protocole plus souple et efficace.»

Michelle O’Neill, la vice-présidente du Sinn Féin, le principal parti républicain, regrette amèrement la menace de l’UE. «[Ça] a donné aux brexiters un bâton pour battre le protocole, ce qui est malheureux, parce que ce protocole est absolument nécessaire.»

Après des années à avoir été sur la défensive, les brexiters tiennent leur revanche, à cause d’une bévue de quelques heures, par une Commission visiblement paniquée face au manque de vaccins. Arlene Foster en profite, appuyant là où cela fait mal: le protocole a provoqué «beaucoup de malaise et de tensions dans la communauté [nord-irlandaise]», affirme-t-elle. Exactement ce qu’il était censé éviter.