Syrie

Une boîte de Pandore qu’on ne veut pas ouvrir

L’Union européenne a pris des sanctions contre Damas. Ces mesures demeurent timides au vu de la répression sanglante du régime de Bachar el-Assad

Analyse

Imposer des sanctions pour mieux épargner Damas? Depuis sept semaines, le régime de Bachar el-Assad réprime avec des blindés et des chars la révolte qui gronde dans la plupart des villes du pays. Les populations civiles ont déjà payé un très lourd tribut à cette répression: entre 700 et 800 morts et plus de 8000 arrestations. Face à un tel carnage, les Etats-Unis ont certes parlé de «barbarie» et les Européens condamné fermement la violence. Mais on en reste à des mots qui ne pèsent pas lourd face aux fusils des forces de sécurité syriennes et aux rafles des moukhabarat (services de renseignement), prompts à traquer des opposants jusque dans les hôpitaux.

Mardi, l’Union européenne a pourtant bien annoncé des sanctions – dont l’entrée en vigueur est immédiate – contre 13 responsables syriens jugés très impliqués dans l’écrasement de l’actuel printemps syrien. Parmi les personnes visées, Maher el-Assad, 43 ans, frère du président syrien et chef de la Garde républicaine, mais aussi plusieurs hauts responsables de l’appareil répressif syrien. Les 13 personnes sont interdites d’entrée dans l’espace européen et leurs avoirs sont gelés. Quant au président, il est épargné. Bruxelles décrète par ailleurs un embargo sur les armes.

On peut saluer ce premier pas pour stopper la folie meurtrière de Bachar el-Assad, qui rappelle celle de son père Hafez, à Hama, en 1982, où quelque 20 000 Syriens, en premier lieu des Frères musulmans, avaient été tués à l’issue d’une révolte. D’autant que Washington menace aussi de renforcer son régime de sanctions déjà en place depuis 2004.

Vu les circonstances, ces sanctions paraissent néanmoins bien timides. Une manière de dissimuler la forte réticence à adopter des mesures plus courageuses à l’encontre de Damas. Avançant en ordre dispersé, Européens et Américains, qui ont renoué avec Damas à partir de 2008, interviennent à fleurets mouchetés, avec la certitude que cette attitude n’infléchira pas la politique du pire menée ces jours par le régime.

Il ne faut pas oublier que Damas est soumis aux sanctions américaines depuis 2004, après que la Syrie fut placée par les Etats-Unis sur l’Axe du mal. Si celles-ci ont dans un premier temps contribué à isoler la Syrie, elles ont par la suite fait le jeu de Bachar el-Assad, qui a profité de ce climat d’hostilité pour se présenter comme le héraut du «front du refus» – la résistance à Israël et aux Etats-Unis – dans le monde arabe et auprès de sa population.

Les mesures prises par Bruxelles et celles qu’annonce Washington relèvent aussi d’un constat: la Syrie n’est pas la Libye. Au Conseil des droits de l’homme à Genève, le pouvoir sanguinaire de Mouammar Kadhafi a été unanimement condamné. Damas a été condamné, mais a eu droit à plus de mansuétude. Le Conseil de sécurité a, lui, rapidement pu s’entendre sur l’adoption de deux résolutions (1970 et 1973) pour intervenir militairement en Libye afin de protéger les civils. Avec l’abstention de Moscou et de Pékin. Une même résolution sur la Syrie est impossible, la Chine et la Russie (un allié historique) étant certaines d’opposer leur veto.

Les raisons principales de cette frilosité participent de la géopolitique et de la realpolitik. Tripoli a des accointances africaines voire vénézuéliennes, mais est isolé dans le camp arabe. Intervenir militairement en Cyrénaïque comportait dès lors moins de risques régionaux, même si on constate aujour­d’hui que le flux de réfugiés libyens vers la Tunisie commence à déstabiliser le pays du jasmin. Intervenir en Syrie équivaudrait, estiment les puissances occidentales et régionales, à ouvrir la boîte de Pandore.

Une perspective qui n’enchante pas les chancelleries, déjà largement occupées à «gérer» le printemps arabe. Pour les Etats-Unis et l’Europe, la chute de Bachar el-Assad les priverait d’un médiateur avec l’Iran, dont on connaît les ambitions nucléaires. Elle serait susceptible de créer un dangereux chaos au Liban, voire en Irak, où Damas a une emprise sur la résistance irakienne sunnite. Enfin, les choses évoluent rapidement sur le front palestinien avec la réconciliation surprise du Hamas et du Fatah en vue de la reconnaissance d’un Etat palestinien cet automne par l’Assemblée générale de l’ONU et plusieurs Etats européens. La chute du pouvoir syrien affaiblirait le Hamas, et par conséquent le processus.

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