Seulement 100 personnes ont assisté, samedi matin, aux funérailles de Desmond Tutu dans la cathédrale anglicane du Cap. «Nous avons reçu beaucoup de messages nous remerciant d'avoir permis au monde de le connaître, a dit sa fille, la révérende Mpho Tutu. Mon père était exigeant et plein d’amour.» Dans son homélie, l’ex-évêque du Kwazulu-Natal Michael Michaël Nuttall, qui a écrit un livre sur Tutu (Number Two, non traduit) a souligné que ce dernier n’avait «jamais peur, était rarement sans sens de l’humour, et a toujours été la voix des sans-voix».

Pour son dernier voyage, le patriarche a choisi un cercueil en pin brut, comme s’il adressait un ultime message à ses compatriotes, qui dépensent des fortunes pour leur enterrement, symbole de leur réussite sociale. Tutu a exigé une cérémonie «sans ostentation ni dépenses somptuaires» et juste «un bouquet d'œillets de sa famille» comme unique fleurs.

Une inhumation écologique

La partie officielle, sans fanfare militaire, a aussi été réduite au minimum. Après avoir prononcé l’éloge, le président Cyril Ramaphosa s’est contenté de remettre le drapeau sud-africain à la veuve de Tutu. Ensuite, sa dépouille devait être inhumée, ou plutôt «aquamée» selon un procédé moins polluant que la combustion, l'aquamation, ou dissolution du corps par l'eau: l’écologie faisait partie des nombreux combats de l’ancien archevêque du Cap. L’urne contenant ses cendres sera conservée derrière l’autel de la cathédrale, pour permettre aux Sud-Africains de venir se recueillir à l'avenir. Jeudi et vendredi, près de 2000 personnes ont défilé devant son cercueil exposé dans la cathédrale.

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Les souvenirs de Mpolokeng Madibe

Mpolokeng Madibe, 63 ans, est venue en avion depuis Soweto pour «dire au revoir, grand père. Tutu et Leah, son épouse, étaient nos voisins pendant des années jusqu’à leur déménagement au Cap. J’ai grandi avec leurs enfants. C’était un homme humble, au franc parler réputé, plein d’humour, et qui adorait prier, chaque matin, de 5 ou 6 heures du matin jusqu’à 7 heures. On savait qu'il ne fallait pas le déranger. Quand j’ai vu ce cercueil tout simple, cela ne m’a pas étonné qu’il parte aussi humblement. J’ai juste pleuré. Vous savez, on l’aimait tous!».

Mpolokeng Madibe a rendu visite à la famille, dévastée. Elle se souvient: «Tutu m’a invité deux semaines chez eux, en 2019, et il était très déçu par l’évolution de son pays. Certains Noirs critiquent ce qu’il a fait et disent que les Blancs s’en sont sortis à bon compte après la fin de l’apartheid. Le problème majeur, ce n’est pas la réconciliation raciale, mais bien la corruption! Oui, il faut redistribuer les terres agricoles aux Noirs, mais il faut aussi que nous changions de mentalité. Au lieu de blâmer l’apartheid, il faut regarder de l’avant.»

Helena Dolny: «C’était important pour lui de choisir comment vivre et comment mourir»

De nombreux Blancs sont aussi venus rendre hommage à Tutu, comme Helena Dolny, 67 ans, la veuve de Joe Slovo, l’ex-président du parti communiste sud-africain, décédé en 1995 d’un cancer. «J’avais interviewé Tutu pour un livre que j’ai écrit sur la façon dont les gens envisagent leur vie et leur mort. A l’époque, il était déjà très clair sur ses funérailles. Il était contre l’acharnement thérapeutique et pour le droit à l’euthanasie. C’est lui qui m’a donné l’idée de créer l’association «Love legacy dignity», pour favoriser un dialogue. Discuter de la mort est un tabou chez les Africains et l’inhumation est très rare chez eux. Mais pour Tutu c’était important de choisir comment vivre et comment mourir, quitte à être impopulaire.»

En parlant de l'amertume de Tutu à la fin de sa vie, face à la corruption du parti au pouvoir et l’abandon de l’idéal de justice sociale, Helena Dolny évoque le souhait de Tutu qui voulait instaurer un «impôt spécial de redistribution» pour lutter contre les inégalités sociales, les plus élevées au monde. Vivement émue, elle ne peut s’empêcher de pleurer sur «les idéaux perdus de ma génération».

«Un monde sans héros»

Philippe Denis, un frère dominicain sud-africain d’origine belge, professeur d’histoire à l’Université du Kwazulu-Natal, se sent, lui aussi, en deuil. «En 1991, j’étais encore journaliste et je l’ai interviewé au Cap. Ce qui m’a étonné, c’est qu’il a commencé l’interview par une prière, avec une réelle authenticité dans sa démarche. Dans les années 80, les Blancs le détestaient. Le régime d’apartheid l’accusait d’introduire le communisme. Il est devenu un héros comme Mandela. Mais il est toujours resté indépendant, en disant aux chrétiens de ne pas s’aligner sur le Congres national africain, l’ANC, immensément populaire à la fin de l’apartheid. Ses collègues n’étaient pas d’accord, mais il avait raison et il a été l’un des premiers à dénoncer la corruption. Un certain nombre de jeunes voient en lui un traître, en l’accusant d’avoir fait trop de compromis, parce qu’ils connaissent mal l’histoire. Nous vivons dans un monde où il n’y a plus de héros.»


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