Une Chine conquérante s’apprête à investir massivement au Brésil

Amérique du Sud Pékin entend se procurer davantage de matières premières à moindre coût. Mais il ne pourra pas agir comme en Afrique

Il est loin, le temps où l’Europe et les Etats-Unis jouissaient d’une influence incontestée en Amérique du Sud. La Chine a entrepris de se tailler une place majeure à leur côté. Son premier ministre, Li Keqiang, va en donner ce mardi au Brésil une illustration spectaculaire. Lors d’une rencontre avec la présidente, Dilma Rousseff, il donnera le coup d’envoi à des investissements colossaux dans les infrastructures de son pays hôte.

Pékin s’apprête à investir quelque 50 milliards de dollars dans les réseaux de transport brésiliens, chemins de fer, routes, ports et aéroports confondus. Parmi ses nombreux projets figure la création d’un gigantesque «couloir» ferroviaire entre les océans Atlantique et Pacifique, à travers la cordillère des Andes, avec débouché au Pérou. Autant d’initiatives qui visent un objectif hautement stratégique: faciliter les exportations de produits brésiliens vers la Chine.

Des intérêts divergents

Les deux pays ont vu leurs échanges commerciaux passer entre 2001 et 2013 de 3,2 à 83 milliards de dollars. Une multiplication par 25 qui traduit la complémentarité exceptionnelle de leurs économies. La Chine manque de matières premières pour alimenter son extraordinaire croissance, alors que le Brésil en possède des quantités considérables, du minerai de fer au pétrole, en passant par le soja, le sucre ou le café. En toute logique, le géant asiatique a entrepris d’en acheter d’énormes quantités au géant latino-américain. Au bénéfice bien compris des deux parties.

Les infrastructures brésiliennes posent problème, cependant. D’une grande vétusté, elles peinent à assurer le déplacement rapide des marchandises. Ce qui a pour effet de limiter les échanges et d’élever les coûts. Soucieuse de se procurer davantage de matières premières locales, et ce au meilleur prix possible, la Chine a dès lors proposé de financer l’amélioration des réseaux de transport. Une aubaine pour le Brésil, qui ne dispose pas de moyens financiers équivalents et profitera largement de ces investissements: la facilitation des échanges ne manquera pas de dynamiser son économie à l’interne comme à l’externe.

La solution paraît excellente pour les deux pays. Elle reste cependant à négocier dans le détail. Et là, les intérêts se mettent à diverger. «La Chine se montre très raide, dénonce Hervé Théry, directeur de recherche au CNRS et professeur invité à l’Université de São Paulo. Elle ne montre de l’intérêt que pour l’importation de produits bruts, alors que le Brésil désire exporter des produits élaborés.»

Dans le cas du soja, les Chinois souhaitent acheter des graines uniquement, quand les Brésiliens entendent écouler leur production sous forme de viande. Les problèmes d’infrastructure militent en faveur de l’exportation de produits sophistiqués, se défendent les seconds. Si les voies de communication laissent à désirer, autant transporter de petites quantités de marchandises à haute valeur ajoutée!

Vers un compromis

«Les Chinois ont pris l’habitude en Afrique de mettre la main sur la terre, de débarquer avec leurs ingénieurs et leurs ouvriers et d’investir sur place pour emporter un maximum de matières premières, rappelle Hervé Théry. Mais les Brésiliens voient dans ce genre de procédé une attitude néocolonialiste et ils n’ont aucune envie de se laisser faire. Ils l’ont montré récemment en édictant une loi qui limite l’acquisition de terres par des étrangers. Et ils sont déterminés à défendre leurs positions sur tous les fronts.»

Le géant latino-américain a des moyens incomparablement supérieurs aux pays africains auxquels Pékin s’est confronté ces dernières années. Il a toutes les chances, par conséquent, d’imposer un modèle différent de coopération, conclut Hervé Théry. Un compromis qui verrait par exemple la Chine investir dans le pays, tout en laissant une grosse partie du travail à des entreprises locales et en permettant au Brésil d’exporter des produits élaborés.