Le site se trouve au milieu de nulle part. Au bout du bloc de colonies de Goush Etzion (Cisjordanie occupée), coincé entre une fabrique de silos dont les ouvriers font un bruit infernal en martelant le métal, et des collines rocailleuses écrasées par un soleil de plomb.

A priori, les touristes n’ont pas beaucoup de raisons de se retrouver dans un endroit pareil. Pourtant, ils s’y pressent de plus en plus nombreux pour participer à la formation expresse dispensée par «Calibre 3», une «académie antiterroriste» israélienne spécialisée dans la formation de certains agents de l’Etat hébreu et qui vient d’ouvrir ses portes au public.

Des participants suisses

Pour 115 dollars par adulte et 85 dollars par enfant de moins de quinze ans, des Américains, des Canadiens, mais également des Français, des Belges, des Chinois et quelques Suisses viennent donc s’initier aux rudiments de la «sale guerre» dispensés par des anciens des unités spéciales de Tsahal (l’armée israélienne).

Les responsables de Calibre 3 refusent de donner la moindre information relative à leurs clients étrangers. Il apparaît cependant que les Suisses qui ont fréquenté les stages de Goush Etzion étaient de Alémaniques. En général, ils s’inscrivent à deux ou trois. La formation qui leur est dispensée n’est évidemment pas neutre puisqu’elle se déroule dans une colonie des territoires occupés.

«Ils ont vécu beaucoup de choses»

A en croire Sharon Gat, 47 ans, un ancien colonel tout en muscles qui nous reçoit en tenue de combat avec une M-16 collé à la poitrine et un pistolet 9 mm à la hanche, «tous les instructeurs ont au moins dix ans d’opérations sur le terrain. Ils ont vécu beaucoup de choses».

«Calibre 3» est une institution privée disposant de deux autres bases en Israël, et bientôt à San Diego, en Californie. S’y entraînent les membres du Shabak (la Sûreté générale israélienne), de la police, mais également des services de sécurité de plusieurs ministères ainsi que des entreprises de gardiennage spécialisées dans la protection de colonies de Cisjordanie et des sites stratégiques.

Bien sûr, les touristes inscrits au programme de base n’en sont pas au même stade, même si les plus fortunés peuvent s’inscrire à des formations de plusieurs jours, voire de plusieurs semaines. Survie en milieu hostile, guérilla urbaine, krav maga (méthode israélienne de combat à mains nues), tout est possible tant que l’on paye.

Un chien tueur

En cette chaude journée de juillet, le programme qu’il nous a été donné de suivre était le plus court (quelques heures) et le plus simple: tirs au fusil-mitrailleur, reconstitution d’un attentat dans le shouk (marché) de Mahane Yehouda (Jérusalem) et interception d’un «bad guy» (un terroriste, forcément arabe) par un chien dressé pour tuer. «Ce berger allemand est âgé de neuf ans et il l’a déjà fait», a ensuite précisé l’instructeur au crâne chauve et aux bras tatoués qui nous chapeautait. «Cette bête est gentille comme tout mais bon, si elle voit un terroriste et qu’elle en reçoit l’ordre, elle le neutralisera en quelques secondes».

Le jour de notre visite, les inscrits au programme de base ne connaissaient évidemment rien à la lutte antiterroriste. Mais l’idée de fréquenter des ex-soldats «ayant combattu les Arabes» en faisait frétiller plus d’un. «Vous avez vraiment tué des Palestiniens du Hamas?», interrogeait ainsi Sarah, une jeune ingénue française en pâmoison devant le baroudeur tatoué.

Quant à Michaël L., un Américain de Brooklyn, il semblait subjugué de vivre une «so fantastic experience». Et de poursuivre: «Le monde a changé parce que nous vivons des temps cruels et incertains. Avec Daech, le Hezbollah, le Hamas et tout ça, on ne sait pas ce qui peut se passer. Aujourd’hui je viens pour avoir un avant-goût de la lutte antiterroriste mais rien ne dit que demain, je ne m’inscrirai pas à une formation de longue durée pour être prêt au cas où…»

Une demande chinoise en hausse

En aparté, Sharon Gat en viendrait presque à se féliciter de l’instabilité mondiale car elle arrange bien son business. «Les gens sont inquiets et cela se sent», dit-il. «Nos listes d’attente s’allongent et ces derniers temps, c’est surtout la demande chinoise et de Hongkong qui est en hausse.»

Le stage pour touristes n’est pas neutre puisqu’il se déroule dans une colonie de Cisjordanie et que les «méchants» à dégommer ont l’air Palestiniens. D’ailleurs, il s’accompagne aussi d’un gros pilonnage idéologique. «Nous avons voulu vous montrer la fierté israélienne et la fierté juive d’être revenu sur cette terre qui nous a été promise par le Tout-puissant», a prêché le tatoué à la fin des exercices, lorsque le moment était venu de remettre les diplômes aux glorieux combattants de l’après-midi. «Nous, en Israël, on n’aime pas les armes mais nous en avons besoin car nous ne sommes que 7,5 millions (plus de huit millions en réalité, ndlr) entouré par 500 millions d’ennemis qui veulent nous déloger.»

Discours simpliste? En tout cas il fonctionne à plein sur un public conquis d’avance. Et pas qu’à «Calibre 3», puisque plusieurs autres institutions du même genre telles «Zikit extrême» ou «Funtom» tournent à plein régime. Elles constituent l’ossature d’un nouveau secteur en plein développement dans l’Etat hébreu: celui du tourisme militaire qui attire des milliers de personnes chaque année en s’appuyant sur la réputation d’efficacité – réelle ou supposée — de son armée et de ses services de sécurité.