La déferlante indépendantiste en Ecosse

Royaume-Uni Sept mois après le référendum perdu, le SNP rebondit

Il pourrait balayer le Labour en Ecosse lors des législatives du 7 mai

Sept mois après leur référendum perdu, les indépendantistes écossais sont en train de provoquer un véritable tremblement de terre politique. A en croire les sondages, le Scottish National Party (SNP) dirigé par Nicola Sturgeon pourrait remporter jusqu’à 50 sièges sur un total de 59 en Ecosse à la Chambre des communes lors des élections législatives du 7 mai. Les travaillistes, qui ont longtemps dominé cette nation, subiraient une défaite historique, passant de 41 sièges à quatre ou cinq.

Pour comprendre ce tsunami politique, sans doute le plus profond changement à venir lors de ces élections, il faut parler à Gordon. Le 20 septembre, deux jours après la défaite au référendum, l’ancien courtier en assurances, qui vit à Edimbourg, s’est rendu à sa branche locale du SNP, pour s’enrôler. Pour la première fois de sa vie, il est devenu membre d’un parti politique. «J’ai toujours voté travailliste. Mais depuis la guerre en Irak et Tony Blair, qui était trop à droite, j’étais déçu. Et l’attitude du Labour pendant le référendum a fini de me faire basculer.»

Gordon, 56 ans, ne digère pas d’avoir vu pendant deux ans les travaillistes faire campagne comme les conservateurs de David Cameron contre l’indépendance. Pour lui, les tories sont le «méchant parti», celui de Margaret Thatcher, qui a détruit l’industrie et a toujours été opposé aux intérêts de l’Ecosse. Les conservateurs n’ont d’ailleurs qu’un seul député représentant l’Ecosse. D’où la blague bien connue: «Il y a plus de pandas au zoo d’Edimbourg [deux] que de députés conservateurs écossais.»

Voir soudain cette alliance contre nature entre le Labour et les tories n’était pas acceptable pour Gordon. Pire encore, ce dernier se sent trahi. Dans la dernière ligne droite du référendum, alors que les sondages étaient très serrés, les trois grands partis unionistes ont promis une vaste décentralisation des pouvoirs vers l’Ecosse. Le message était clair: votez contre l’indépendance et nous vous donnerons une quasi-autonomie. La promesse, signée conjointement par le premier ministre David Cameron, le leader des travaillistes Ed Miliband et celui des libéraux-démocrates Nick Clegg, garantissait de «vastes nouveaux pouvoirs permanents». Sept mois plus tard, l’avancée semble beaucoup plus timide que prévu. Là où les indépendantistes espéraient une autonomie fiscale complète, ils n’ont obtenu qu’un contrôle d’une partie de leurs impôts et de leurs allocations sociales.

Ce sentiment de trahison a provoqué une vague d’engouement sans précédent pour le Scottish National Party. La formation politique a quadruplé le nombre de ses membres, à plus de 100 000. Elle est aujourd’hui la plus dynamique, et la mieux organisée, non seulement d’Ecosse mais aussi de tout le Royaume-Uni.

A Edimbourg, Gordon et son groupe d’amis militants du SNP se retrouvent en cette journée venteuse d’avril en train de distribuer des tracts à la sortie d’un supermarché dans une circonscription du sud-ouest de la capitale écossaise. Et pas n’importe laquelle: celle d’Alistair Darling, l’ancien ministre travailliste qui a mené la campagne contre l’indépendance, et qui prend désormais sa retraite. Pour ce siège normalement très ancré Labour, les sondages indiquent que le SNP a de bonnes chances de gagner. C’est d’autant plus étonnant qu’Edimbourg a été l’une des villes les plus opposées à l’indépendance, l’ayant rejetée à 61% en septembre dernier. «Avec 39%, on peut gagner un siège de député», réplique Joanna Cherry, la candidate SNP locale. Pour elle, c’est mathématique: tous ceux qui ont voté pour l’indépendance la soutiennent. En revanche, ceux qui étaient contre se répartissent entre les trois partis principaux. Un score identique au référendum le 7 mai peut donc suffire à faire déferler une vague SNP.

L’équipe du candidat travailliste Ricky Henderson dans la même circonscription fait effectivement grise mine. Faisant du porte-à-porte chez les électeurs, les militants sont obligés de recourir à des arguments tactiques. Aux électeurs conservateurs de ce quartier relativement bourgeois, le message est simple: «La seule façon de bloquer le SNP est de voter pour nous.» Mais en aparté, un militant travailliste fulmine: «Il est incroyable qu’on soit sur le point de perdre une telle circonscription. Cela n’aurait jamais dû arriver. On prenait ces endroits pour acquis. Progressivement, nous nous sommes déconnectés de la communauté locale.»

Crédités dans les sondages de deux fois plus de voix que les travaillistes, les indépendantistes semblent désormais certains d’emporter une large victoire. Electoralement, c’est une catastrophe pour les travaillistes. Tous les gains qu’ils semblent en passe de réaliser en Angleterre sur les conservateurs vont ainsi être annulés. Cela ouvre l’étrange possibilité d’un accord entre le SNP et le Labour pour former le prochain gouvernement. Une coalition formelle a été exclue par Ed Miliband. Mais un rapprochement vote par vote est envisageable. L’équilibre du pouvoir au Royaume-Uni serait alors détenu par un parti qui veut briser le Royaume-Uni.

Un militant travailliste: «Il est incroyable qu’on soit sur le point de perdre une telle circonscription»