«Vote sanction», «claque», «désaveu»: le premier tour des élections régionales marque un rejet de l’action du président de la République, estimait lundi la presse française. Une presse très inquiète de la forte abstention et du retour du Front national.

«Avec la rhétorique et le toupet de l’apparatchik, analyse Le Monde, Xavier Bertrand s’écrie sur le plateau de TF1: «On nous avait annoncé un vote sanction! Il est où, le vote sanction?» […] Alors que se profile le scénario le plus noir pour la majorité, un grand chelem, dimanche 21 mars, pour la gauche, le secrétaire général de l’UMP ne se démonte pas. Ni vote sanction ni «catastrophe», encore moins «effondrement», M. Bertrand annonce un deuxième tour «très serré dans de nombreuses régions». La communication a été calée, dimanche, en fin d’après-midi, à la lecture des premiers sondages à l’Elysée. Elle tient en deux arguments: l’abstention relativise le scrutin et elle constitue un réservoir de voix pour la majorité.» Amen.

«Waterloo? Sedan? Azincourt? La Berezina? On hésite…» Pour Libération, c’est plutôt la «débandade». Car «le sarkozysme en actes devait rendre aux citoyens une confiance dans l’action politique», et «l’abstention atteint un sommet»! «Le débat sur l’identité nationale devait asphyxier le Front national» et «celui-ci réalise un score inquiétant». Et d’énumérer: «Martine Aubry est en passe de réussir à rétablir le Parti socialiste dans sa position de premier opposant; l’écologie devient sans conteste la deuxième force de la gauche […]; le Front de gauche s’installe dans le paysage. Personne ne comprendrait que ce triple succès soit soudain compromis par des considérations de boutique. De ce scrutin régional peut naître un espoir national. Laissez-le grandir.»

L’Humanité confirme: «Le chef de l’Etat voit se démentir sèchement ses vantardises où il s’attribuait le mérite d’avoir réconcilié le pays avec la politique, du fait de la bonne participation en 2007. Il est à craindre au contraire que le vendeur de mirages n’ait encore creusé le fossé entre les citoyens et le pouvoir.» Dans la foulée, et joliment, La Croix déplore que les abstentionnistes soient «le plus grand parti de France». Mais pour la gauche, reste un écueil, «le rééquilibrage des listes qu’imposera au PS la nouvelle avancée des écologistes ne se fera pas sans douleurs, cris et grincements de dents. Longtemps hégémoniques à gauche, les socialistes vont devoir apprendre le partage. Y sont-ils prêts?»

Le Figaro concède bien «un revers pour l’UMP, une satisfaction pour le PS et un espoir pour les Verts», mais il pense aussi que l’abstention élevée (53,65%) montre que «les Français, éprouvés par la plus grave crise économique depuis 80 ans, n’ont pas massivement cautionné le référendum anti-Sarkozy souhaité par la gauche».

Et toujours cet abstentionnisme massif… Il «traduit une défiance profonde à l’égard du pouvoir politique, quelle que soit sa couleur», constatent Les Echos: «Ce fut une élection de rejet, pas de projet»: il y a de «vrais perdants» et un «faux gagnant». Et ce rejet a permis «un retour tonitruant du Front national», se désole La Tribune, qui met en garde le PS contre tout triomphalisme, car le résultat électoral est «aussi un désaveu» pour les socialistes. Pour s’en convaincre dans la bonne humeur, il faut aller lire les propos de «la crème du journalisme», qui «s’est incrustée, pour Bakchich Info , au sein des QG de campagne d’Ile-de-France PS et UMP», avec de «savoureux dialogues téléphoniques». «Du reportage de guerre politique pris sur le vif!»

De leur côté, les Dernières Nouvelles d’Alsace appellent «les dirigeants de l’UMP» à «un examen de conscience auquel, [dimanche] soir, ils se sont obstinément refusés», et les exhorte à «une humilité opiniâtre». François Fillon peut mesurer, lui, «à quel point gouverner est une tâche ingrate en période de crise. Dans une séquence aussi complexe, un pouvoir n’a pratiquement aucune chance d’être populaire.» Il faut avoir la langue de bois du premier ministre «pour considérer qu’il n’est pas possible «de tirer un enseignement national de ce scrutin»: il sera bien le seul à ne pas le faire», relève pour sa part le site Rue89. Résultat: «une sacrée gueule de bois» pour la démocratie, conclut Midi Libre, symptôme de «la lancinante décrédibilisation de la classe politique qui, manœuvrière et individualiste, n’en finit plus de décevoir». «Sarkozy aurait été mieux inspiré d’insister sur le pouvoir d’achat et l’emploi plutôt que sur l’identité nationale», pense La Nouvelle République.

Le reste de la presse régionale est quasi unanime: Le Télégramme décrète un «désaveu pour la majorité» et un «échec personnel pour Nicolas Sarkozy» après ce que L’Est-Eclair appelle une «claque», et Libération Champagne une «Berezina». Et La Montagne d’extrapoler: «Vu la cote de son premier ministre, Nicolas Sarkozy n’est plus forcément le meilleur candidat de la droite en 2012». Tandis qu’à gauche, la prochaine présidentiable du PS semble prendre «des traits ressemblant à s’y méprendre à ceux de Martine Aubry», juge Le Républicain lorrain. Sans mâcher ses mots, Le Progrès de Lyon raille enfin «la chasse» à l’abstentionniste, «ce pelé, ce galeux, ce fainéant, ce paresseux». Et ajoute une hypothèse, à méditer durant cette semaine: «Le suspense reste entier pour dimanche prochain: imaginez que nous choisissions, cette fois, de nous déplacer…»