Une double démission fragilise Shinzo Abe

Japon Les ministres de l’Economie et de la Justice au cœur d’un scandale sur l’utilisation de fonds politiques

Elles ont quitté le gouvernement

Premier coup dur pour Shinzo Abe depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2012. Moins de deux mois après avoir pris leur fonction, deux ministres femmes viennent d’annoncer lundi, à quelques heures d’intervalle, leur démission. «Cette double défection, le même jour, est exceptionnelle au Japon», relève Jiro Yamaguchi, professeur de sciences politiques à l’Université Hosei de Tokyo. Pour mémoire, Shinzo Abe avait remanié son gouvernement début septembre. En nommant cinq femmes ministres, il voulait concrétiser sa politique de promotion baptisée «Womenomics». Mais deux d’entre elles se sont retrouvées au cœur d’un scandale.

En cause dans les deux cas: une utilisation frauduleuse de fonds politiques. Selon le quotidien Asahi Shimbun , Yuko Obuchi, première femme qui accédait à la tête du Ministère de l’économie, du commerce et de l’industrie (METI), a utilisé des fonds, via un groupe de soutien et trois organisations qui lui sont liées, pour notamment financer des sorties au théâtre et acheter des produits de beauté entre 2005 et 2011. De plus, une organisation de gestion de ses fonds politiques et d’autres groupes auraient versé durant sept ans de l’argent à des entreprises appartenant à des membres de la famille de Yuko Obuchi. «En démissionnant, je veux concentrer mes efforts pour enquêter sérieusement sur les questions qui m’ont été posées. Je veux être capable d’expliquer ce qui s’est passé», a clamé lundi la ministre sortante lors d’une conférence de presse à Tokyo.

De son côté, Midori Matsushima, la ministre de la Justice démissionnaire, fait l’objet d’une plainte du Parti démocrate du Japon. A de multiples occasions, elle a distribué des éventails en papier avec son nom et sa fonction. Or, la législation japonaise interdit aux politiques de faire des dons. «Dans un cas comme dans l’autre, c’est de l’amateurisme, une manière très primitive d’acheter des voix. Je ne comprends pas comment une ministre de la Justice a pu ignorer la loi», critique Koichi Nakano, professeur de sciences politiques à l’Université Sophia de Tokyo.

Peu après cette double démission dont il assume la responsabilité, Shinzo Abe a nommé Yoichi Miyazawa, ex-secrétaire du premier ministre Kiichi Miyazawa (1991-1993), à la tête du METI et une autre femme, Yoko Kamikawa, à la tête de la Justice. «Le problème vient du manque de politiciennes au Parti libéral-démocrate. Les rares femmes qui en font partie ont réussi grâce à leur héritage politique familial, mais pas en raison de leurs compétences. C’est par exemple le cas de Yuko Obuchi dont le père a été premier ministre», explique Jiro Yamaguchi. «Il n’y a pas assez de femmes au parlement», renchérit Koichi Nakano. Selon lui, il faut tout d’abord augmenter leur nombre avant de les promouvoir rapidement à de hautes fonctions politiques. Cette double démission montre que la stratégie de Shinzo Abe n’est pas durable.

Stephen Church, économiste chez JI Asia, voit cette double démission d’une autre manière. «Le manque de contrôle de l’utilisation des fonds politiques est comme une maladie chronique au Japon. Elle touche autant le Parti libéral-démocrate de Shinzo Abe que le Parti démocrate. Ils n’ont pas mis en place des procédures de contrôle adéquates et sont négligeants, contrairement au Parti communiste japonais», observe-t-il. Il est vrai que les affaires d’abus dans l’utilisation de fonds politiques ne sont pas nouvelles au Japon. Selon Jiro Yamaguchi, durant le premier cabinet de Shinzo Abe en 2006-2007, trois ministres avaient démissionné pour cette raison, dont celui de l’Agriculture qui s’était suicidé. Après les deux démissions d’hier, Akinori Eto, ministre de la Défense, est lui aussi questionné par l’opposition sur l’utilisation des fonds politiques.

Fragilisé par ces deux démissions, Shinzo Abe pourrait rencontrer des difficultés à poursuivre sa politique de relance baptisée «Abenomics». Dans deux sondages récents, sa cote de popularité chute. Moins d’un Japonais sur deux soutient le gouvernement. L’annonce, en décembre, d’une seconde augmentation de la TVA à 10% dès octobre 2015 pourrait lui faire perdre encore des plumes.

«Le manque de contrôle de l’utilisation des fonds politiques est une maladie chronique au Japon»