Une drogue mutante frappe la jeunesse russe

Europe Le Spice a provoqué des dizaines d’empoisonnements

Il est d’autant plus dangereux que ses composants changent constamment

Vendu pour du cannabis synthétique, bon marché et facile à trouver, le Spice est la drogue en vogue en Russie. D’aspect inoffensif, il se présente sous la forme d’un sachet contenant une substance verte ressemblant peu ou prou à de la marijuana. Sauf qu’il conduit à une dépendance très rapide et provoque des ravages sanitaires.

La grande majorité des consommateurs de Spice sont des adolescents, dont l’avenir paraît sérieusement compromis. Alexeï Koriakine, 19 ans, a atterri aux urgences de la ville de Kirov (800 km à l’est de Moscou) dans un état comateux il y a trois mois, après en avoir fumé une variété particulièrement toxique. Aujourd’hui, il suit une cure de désintoxication très stricte dans la banlieue de la capitale. Survolté et secoué de tics, le jeune homme parle au Temps après une séance de sport. Il paraît réciter une leçon et emploie fréquemment des expressions enfantines.

«J’ai été accro pendant quatre ans, raconte Alexeï. J’ai essayé la première fois avec des copains dans un jardin juste à côté de l’école. Après que j’ai tiré sur le joint, tout ce que je voyais est devenu rouge et j’ai ressenti une très forte envie de boire. Je suis tombé à genoux dans la neige. Tout ça était très inattendu. L’effet n’a pas duré longtemps mais après j’ai tout de suite eu envie de recommencer.» Dès le lendemain, l’adolescent fume à nouveau et tombe presque aussitôt dans la dépendance. «Je ne pensais qu’à ça. Je me réveillais plusieurs fois par nuit pour fumer et à la fin j’étais complètement insomniaque.»

Alexeï a déjà subi quatre désintoxications infructueuses. Avant de toucher au Spice, il menait, selon ses dires, une vie normale: «J’étudiais correctement à l’école et je jouais au hockey depuis trois ans.» Elevé par sa mère et son beau-père, il lâche que son père «est un bon à rien d’alcoolique».

«Il est très difficile de soigner les usagers de Spice, car il nous est impossible de déterminer quelles substances ils ont prises, déplore Marat Aghinyan, médecin psychiatre et expert en désintoxication. Chez ces gamins ayant consommé régulièrement cette drogue, nous observons des symptômes débilitants, certains souffrent de psychoses. Une chose est sûre: le taux de désintoxication est deux fois plus faible que pour les consommateurs d’autres substances.»

La variabilité des ingrédients est une conséquence du souci des fabricants de passer à travers les mailles du dispositif judiciaire. «Ils changent de formule dès qu’une molécule est inscrite sur la liste des produits prohibés, poursuit Marat Aghinyan. A ce jour, nous avons identifié 253 produits différents vendus pour du cannabis synthétique.»

Le Spice a mis plusieurs années à attirer l’attention des autorités. De temps à autre, des médias russes ont évoqué les descentes musclées de «groupes d’autodéfense» bénévoles contre les revendeurs de la redoutable substance, battus et aspergés de peinture rouge. Il a fallu attendre une vague d’empoisonnements en octobre dernier pour que le FSKN (nom de l’agence fédérale de lutte contre les stupéfiants) prenne le taureau par les cornes. Dirigé par Viktor Ivanov, ancien du KGB et proche de Vladimir Poutine, le FSKN a fait depuis interdire une longue liste de molécules. En point d’orgue, la dernière loi signée par le premier ministre lundi dernier interdit jusqu’aux «précurseurs», c’est-à-dire les substances chimiques de base utilisées pour la fabrication.

Les experts et la presse russe s’accordent à dire que ces précurseurs viennent de Chine. Le produit final est conditionné, sous la forme de petits sachets carrés portant des logos ésotériques, dans des laboratoires clandestins disséminés à travers la Russie.

Le FSKN a refusé de répondre aux questions du Temps, mais Igor Rakcha, directeur de l’agence pour la région de Tioumen (Sibérie), a révélé jeudi dernier à des journalistes locaux que la lutte contre le Spice était devenue prioritaire, car «selon nos statistiques, chaque jour, 125 personnes deviennent dépendantes de cette drogue», explique le fonctionnaire, cité par Newsprom.ru.

«Le succès de cette drogue s’explique parce qu’elle a longtemps été légale», explique Nikita Louchnikov, fondateur de l’Alliance nationale contre la drogue, un réseau de centres de désintoxication privé, où est soigné Alexeï. «On la trouvait en kiosque jusqu’en 2010. Entre-temps, elle s’est vite popularisée, y compris dans les écoles.» Malgré l’interdiction, il reste très facile de se procurer des doses. Les contacts des revendeurs se trouvent sur Internet et sur les murs, sous la forme de graffitis. Il suffit de faire un virement via un terminal bancaire ou à partir de son téléphone portable. La dose est déposée dans un lieu communiqué par texto au client, qui n’entre pas en contact avec son revendeur.

«Les fabricants ont visiblement changé de stratégie, note Nikita Louchnikov. Depuis quelques mois, les substances utilisées par les fabricants sont beaucoup plus agressives. Il y a deux ans, les usagers du Spice étaient très rares parmi nos patients. Aujourd’hui, ils en représentent la moitié.»

Le nombre de victimes a explosé. Une série d’empoisonnements massifs, en octobre, dans les régions de Kirov, Sourgout et Khanti-Mansiïsk a conduit à l’hospitalisation de 700 personnes et provoqué près de 40 décès.

«Le bilan réel est deux fois supérieur, met en garde Nikita Louchnikov. Les victimes ne meurent pas toutes de l’impact physiologique des substances. Les effets de la drogue provoquent des comportements suicidaires, voire meurtriers. Chaque semaine, des faits divers sont liés à sa consommation.»

La dose est déposée en un lieu communiqué par texto au client, qui n’entre pas en contact avec son revendeur