L’Arabie saoudite et l’Iran se livrent aujourd’hui différentes guerres par procuration comme les Etats-Unis et l’Union soviétique le faisaient au temps de la guerre froide. Et comme à l’époque un dérapage ne peut être exclu. La crise ouverte par l’exécution du cheikh al-Nimr en annonce-t-elle un? Est-elle susceptible d’exacerber sérieusement l’antagonisme des deux principales puissances du Moyen-Orient ou restera-t-elle sans lendemain? Professeur assistant au King’s College de Londres, Jean-Marc Rickli tente d’en prendre la mesure.

Le Temps: L’Arabie saoudite et l’Iran risquent-ils de se livrer directement la guerre?

Jean Marc Rickli: Un tel scénario me paraît très improbable. L’Arabie saoudite, prise en étau entre la menace des groupes djihadistes sunnites et celle de l’Iran chiite, a souhaité montrer ses muscles face à Téhéran et réaffirmer son leadership sunnite vis-à-vis de l’Etat islamique. Mais elle n’a pas la moindre intention de s’engager dans une nouvelle guerre. De son côté, Téhéran n’a pas du tout intérêt à se lancer dans une telle aventure. Ses capacités militaires sont déjà mises à rude épreuve en Syrie et en Irak et son budget de la défense est de 8 à 10 fois inférieur à celui des monarchies sunnites dans leur ensemble. Un tel conflit serait par ailleurs ruineux pour les deux parties, alors qu’elles subissent de plein fouet l’effondrement des cours du pétrole. Enfin, la communauté internationale va exercer une pression maximale pour empêcher la situation de dégénérer.

Très improbable ne signifie pas impossible...

On ne peut pas totalement exclure un tel développement. Le problème est qu’une dynamique d’escalade est toujours très difficile à contrôler. L’histoire nous montre que, dans ces circonstances, des événements isolés peuvent avoir de graves conséquences. La crise actuelle est alimentée par le besoin des deux parties de maintenir leur légitimité sur la scène domestique en jouant sur le confessionalisme et donc sur le rejet de l’autre.

Les deux pays sont-ils susceptibles d’intensifier leur guerre par procuration, là où ils se battent déjà, voire sur de nouveaux terrains?

Cela oui. Ils s’affrontent déjà violemment en Syrie, en Irak et au Yémen. Ils pourraient élargir le champ de leur confrontation à d’autres pays. Mais pas forcément en y encourageant des guerres, déjà en y créant des instabilités.

Quels pays vous paraissent-ils particulièrement vulnérables à ce genre de manoeuvres?

Il y en a plusieurs. Le Liban d’abord, où l’Arabie saoudite s’est fixé depuis longtemps pour but d’affaiblir le Hezbollah, un parti chiite qui participe à la gouvernance du pays et a acquis une grosse influence en Syrie. Des Etats du Golfe ensuite, à commencer par le Bahreïn, qui est gouverné par une dynastie sunnite mais comprend une population majoritairement chiite. Le Koweït n’est pas non plus à l’abri de manoeuvres de déstabilisation. Suite à un attentat de l’Etat islamique contre une mosquée en juin dernier, les forces de sécurité locales ont opéré une série de perquisitions chez des particuliers pour découvrir non seulement des traces de l’organisation djihadiste mais aussi des caches d’armes provenant du Hezbollah. L’émirat a une minorité chiite évaluée jusqu’à 35% de la population et donc susceptible de déstabilisation.

Propos recueillis par Etienne Dubuis

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