Le port de Bar somnole sous la chaleur accablante, alors qu'il constitue le principal débouché maritime du Monténégro, et de la nouvelle Union que ce dernier forme avec la Serbie. Quelques bâtiments de la flotte de guerre achèvent de rouiller, et le ferry Sveti Stefan est à quai, attendant la soirée pour mettre le cap sur Bari, en Italie. Aucun navire de commerce à l'horizon, mais c'est pourtant par ce port que transitent la plupart des marchandises arrivant au Monténégro. Les vastes bâtiments de la douane et de la capitainerie du port demeurent une citadelle impénétrable, et aucun transitaire ne souhaite parler à la presse.

Etat mafieux, le Monténégro? Miodrag Vukovic, cacique du Parti démocratique des socialistes (DPS) de Milo Djukanovic, a récemment répété les arguments que serinent depuis des années les dirigeants monténégrins: «L'Etat perçoit régulièrement des taxes sur les cigarettes et toutes les marchandises en transit. Ces taxes sont redistribuées dans les fonds sociaux.»

Les filières du trafic de cigarettes sont bien connues. Des cargaisons sont légalement importées au Monténégro. Puis elles s'évaporent dans la nature. Des journalistes de l'IWPR de Londres ont récemment rendu public un bordereau d'exportation établi par la compagnie publique monténégrine Zetatrans, le 29 juin 1999, pour une cargaison d'une valeur de 180 millions de dollars. Ces cigarettes ont prétendument été réexportées du Monténégro vers Malte, ce que démentent les autorités de l'île. Elles ont probablement été revendues dans les Balkans et dans l'Union européenne.

Selon le bureau anti-fraude des Quinze, l'OLAF, ces trafics entraîneraient un manque à gagner en ressources fiscales pour les pays de l'Union s'élevant à des milliards de dollars. L'OLAF pointe la responsabilité des multinationales du tabac, comme RJ Reynolds et Philip Morris, qui collaboreraient délibérément au trafic.

Dans les Balkans, les paquets de cigarettes portant des vignettes fiscales sont plutôt rares, même si des pays comme la Serbie ont engagé une lutte sérieuse contre la contrebande. Depuis le Monténégro, la réexportation peut se faire en gros ou en détail: des camions de cigarettes prenaient encore il y a deux ans la route du Kosovo, mais une foule de gagne-petit continuent d'exporter les cigarettes, par lots de quelques cartouches, vers la Serbie, la Bosnie ou l'Albanie.

Protégé par l'immunité?

Pour atteindre l'Italie, les trafiquants monténégrins doivent avoir de solides connexions avec les mafias de ce pays. Selon les enquêteurs de la Péninsule, tous les réseaux du crime organisé seraient liés au trafic de cigarettes. Une première enquête du Parquet de Bari, en 2000, avait déjà pointé les responsabilités monténégrines. Le juge anti-mafia Giuseppe Scelsi avait mené une enquête dans la plus grande discrétion, mettant en évidence le rôle crucial joué par Francesco Prudentino. Ce dernier, l'un des chefs de la mafia des Pouilles, résidait légalement au Monténégro – ce qui aurait été impossible sans une protection directe de Milo Djukanovic. Il a été arrêté en 2001 alors qu'il voyageait en Grèce, et il est maintenant détenu à Bari.

L'enquête de Bari a eu valeur de premier coup de semonce pour les dirigeants monténégrins, même si le nom de Milo Djukanovic n'est pas évoqué. Au printemps 2000, l'hebdomadaire croate Nacional publiait un retentissant article sur les trafics de cigarettes et l'implication des dirigeants de la petite république. Mis en cause, un homme d'affaires d'origine serbe, résidant à Paris et à Genève, a cependant obtenu la condamnation de l'article, en utilisant le discours bien rôdé – les cigarettes sont légalement importées et exportées – ce qui renvoie la responsabilité dans deux directions: les multinationales du tabac et les autorités monténégrines, qui fournissent de faux certificats d'exportation.

Le 30 juin dernier, le Parquet de Naples a à son tour émis une accusation contre Milo Djukanovic, mais l'enquête n'a guère de chances de déboucher une inculpation du premier ministre. Le procureur de Naples avait déjà demandé son arrestation en octobre 2002. A l'époque, Milo Djukanovic était protégé par son immunité de président de la République. Aujourd'hui, les juristes peuvent avancer le fait qu'il n'est plus que premier ministre, et encore d'un Etat qui n'est pas reconnu internationalement, puisque le Monténégro est partie intégrante de l'Union conclue avec la Serbie, qui seule est reconnue comme souveraine.

Cependant, Milo Djukanovic, 41 ans, premier ministre monténégrin de 1991 à 1997, président de la République de 1997 à 2002, à nouveau premier ministre depuis novembre 2002, a sûrement encore quelques jours de tranquillité devant lui. Son opposition au régime de Slobodan Milosevic lui valait un blanc-seing international pour ses affaires louches. En acceptant la conclusion de l'Union avec la Serbie, il a retrouvé les bonnes grâces de la communauté internationale, bien obligée de reconnaître son rôle central dans la stabilité politique de la région. Malgré ses discours indépendantistes, Milo Djukanovic a toujours su accepter les compromis propres à assurer la survie de sa carrière politique et de ses affaires.

Malgré les révélations apportées par la justice de son pays, le consul général d'Italie à Bar ne peut que contempler les navires mettant le cap sur Bari, depuis le coquet bâtiment du front de mer qui abrite ses bureaux. Et surveiller du coin de l'œil l'importante communauté italienne qui a établi depuis des années ses quartiers sur la côte monténégrine.

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