Justice internationale

Une épée de Damoclès sur les dirigeants du Kosovo

Alors que le jeune Etat s’apprête à célébrer le 10e anniversaire de son indépendance, le 17 février prochain, un nouveau Tribunal spécial doit émettre des inculpations dans les prochaines semaines pour les crimes commis entre 1998 et 2000

Berianë Mustafa, journaliste à la Radio-télévision du Kosovo (RTK), donne rendez-vous dans un café branché du centre de Pristina. Son père, Xhemajl, porte-parole de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), était l’un des principaux conseillers d’Ibrahim Rugova, le dirigeant historique de la résistance pacifique des Albanais du Kosovo. Xhemajl Mustafa a été abattu six mois après la fin de la guerre, le 21 novembre 1999 à 15h, dans la cage d’escalier de son immeuble situé dans le quartier populaire de Dardania, en plein centre de Pristina. «Les tireurs l’attendaient dans les escaliers, et ils ont pris la fuite après le meurtre. Nous avons bien reçu la visite des enquêteurs de la mission des Nations unies (Minuk) en 2001, puis de ceux de la mission européenne Eulex en 2013, mais aucun procès n’a jamais eu lieu. Mon père a officiellement été abattu par des inconnus, pour des motifs également inconnus.»

La nouvelle Cour spéciale représente mon dernier espoir

L’avocat Shaban Manaj, membre fondateur de la LDK, a été enlevé à son domicile le 23 juillet 2000, dans la petite ville d’Istog, juste après les élections législatives du 11 juin 2000, les premières organisées après la guerre. «Deux hommes sont venus chercher mon père pour solliciter ses services, il est parti avec eux et son cadavre calciné a été retrouvé le 5 août par des soldats espagnols de la KFOR», raconte son fils Shkëmb Manaj. Huit personnes furent arrêtées et un procès se déroula en 2001 et 2002, mais tous les inculpés furent finalement relâchés «faute de preuves». «Les accusés étaient connus pour des délits de droit commun et l’un d’entre eux, à son tour, a été retrouvé mort en 2005, poursuit Shkëmb Manaj. Ce n’étaient que de petites mains. Les vrais commanditaires de l’assassinat ont certainement voulu faire le ménage derrière eux. Ils n’ont jamais été retrouvés car le système judiciaire du Kosovo est sous contrôle. La nouvelle Cour spéciale représente mon dernier espoir.»

Cette nouvelle «Chambre spécialisée», de son nom officiel, a été créée sur la base du retentissant rapport présenté en 2011 par le député suisse Dick Marty devant l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, qui dénonçait les agissements criminels de certains membres de la guérilla albanaise de l’Armée de libération du Kosovo (UÇK). Placée sous l’autorité du système judiciaire du Kosovo mais délocalisée à La Haye et entièrement composée de juges et de procureurs internationaux, la nouvelle juridiction réussira-t-elle là où le Tribunal pénal international (TPIY) a échoué? Elle devrait en tout cas émettre ses premières inculpations dans les prochaines semaines.

Je roulais la peur au ventre, car la guérilla pouvait nous arrêter sur la route

Negovan Marić, du Comité des parents de Serbes kidnappés et disparus

«La nouvelle Cour spéciale? Nous n’en attendons rien. Nous avons déjà tout dit et tout expliqué. Personne n’a rien fait, ni les tribunaux du Kosovo ni le TPIY de La Haye.» L’homme qui parle ainsi, Negovan Marić, préside la branche d’Orahovac du Comité des parents de Serbes kidnappés et disparus. Il a lui-même perdu son frère, enlevé en 1999 en plein centre de cette ville du sud-ouest du Kosovo. «Le premier kidnapping a eu lieu le 22 mai 1998, le dernier le 25 août 2000, plus d’un an après la fin des affrontements: un berger qui faisait paître ses chèvres. Durant la guerre, je conduisais les autocars qui amenaient les travailleurs au combinat viticole. Je roulais la peur au ventre, car la guérilla pouvait nous arrêter sur la route reliant Velika Hoca à Orahovac.»

Son association collecte les témoignages permettant de documenter les crimes. «Quand quelqu’un décède, il faut qu’il ait laissé un écrit expliquant qui a tué son frère, son fils, comment cela s’est passé.» Negovan Marić est un homme profondément meurtri, mais qui parle sans haine. «Au Kosovo, 1650 personnes sont toujours portées disparues, dont 500 Serbes. Les autres sont Albanaises et, pour leurs familles, je crois que ce serait encore plus dur si les kidnappeurs étaient Albanais. A Orahovac, nous coopérons avec les Albanais qui recherchent les leurs.»

Possible trafic d’organes

Selon le rapport de Dick Marty, une partie des Serbes enlevés n’auraient pas été tués au Kosovo, mais transférés en Albanie. Certains auraient même pu alimenter un trafic d’organes qui se serait déroulé entre une ferme isolée du village de Rripë, près de Burrel, et une clinique improvisée dans une maison de Fushë Arrëz, non loin de Tirana. Déjà fouillée par les enquêteurs du TPIY au début des années 2000, la fameuse «maison jaune» de Burrel – repeinte en blanc depuis bien longtemps – a-t-elle livré tous ses secrets? Negovan Marić n’évoque pas le sujet, mais les données à sa disposition permettent d’identifier 85 personnes de sa commune dont les corps n’ont pas été retrouvés.

Pristina bruisse de rumeurs sur les affaires que la Cour pourrait ouvrir, et les milieux diplomatiques estiment que les inculpations pourraient toucher «les plus hauts responsables» du pays. «Au moins, le secret a été bien gardé jusqu’à aujourd’hui, ce qui laisse penser que la protection des témoins a été prise en compte», lâche Bekim Blagaj, le directeur du bureau de Pristina du Fonds du droit humanitaire, une ONG qui se bat pour que la lumière soit faite sur ces crimes.

Manipulations faciles

Ancien défenseur de plusieurs inculpés du TPIY, l’avocat Tom Gashi ne l’entend pas de cette oreille: «Aujourd’hui, tout le monde veut fuir le Kosovo, en raison de la catastrophe économique qui touche le pays. Il n’est pas difficile de faire témoigner quelqu’un sur tout et n’importe quoi en échange de la promesse d’un visa pour lui et sa famille.» Tom Gashi est l’un des plus virulents critiques de la nouvelle Cour. Pour lui, il s’agit d’une juridiction «raciste», qui ne devrait inculper que des Albanais – les exactions commises par les forces serbes ayant déjà théoriquement été jugées par le TPIY.

«La société du Kosovo doit accepter le fait que des crimes ont pu être commis en son nom. La plupart des procès vont mettre face à face des Albanais, ils vont nous mettre face à nous-mêmes et face à des crimes potentiels qui ont blessé toute la communauté», reconnaît le sociologue Dukagjin Gorani. Bekim Blagaj veut néanmoins rester optimiste: «Le Tribunal va peut-être permettre d’éclaircir certains faits de notre passé, instrumentalisés par les différentes parties. Chacun voit l’autre comme un agresseur et son propre camp comme celui des victimes. Faire enfin face aux pages sombres de notre histoire est la condition pour essayer de construire un avenir meilleur.»

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